Neublans, le lundi 19 avril 1841

Le fusain danse, les traits se mêlent, s’emmêlent, les arbres fleurissent sous mes doigts. Je rajoute le clocher de l’église, je passe mon doigt dessus pour qu’on ne puisse plus que le deviner. J’assombris le ciel, j’éclaire l’auberge, je rajoute un four à pain. Je crée mon Neublans, je choisis mon monde, je décide de tout dans mon cahier.

Derrière mon dos j’entends le plancher qui craque. Je reconnais le pas léger de ma sœur, et j’entends ses larmes tomber sur le sol. J’imagine la poussière que ces petites gouttes d’eau soulèvent, j’esquisse un sourire. Anne-Josèphe vient s’asseoir à côté de moi, elle tient contre sa poitrine une lettre dont je reconnais l’écriture, je remarque le timbre de Deschaux sur l’enveloppe. Elle me regarde droit dans les yeux, des larmes perlent sur ses joues. Elle reste silencieuse.

Dans la famille, on ne s’étend pas. On ne partage pas nos sentiments, on ne fait pas non plus semblant. Ma sœur et moi, on se comprend. On s’aime.

On ne se parle pas.

Dans la pièce d’à-côté, j’entends ma mère qui s’active. Papa rentrera bientôt des champs, il travaille avec Etienne en ce moment. Cela lui fait quelques sous. Je travaille avec eux, de temps en temps. Mais ce que j’aimerais faire, c’est un métier qui puisse me rapprocher de Claudine. J’ai pensé à teinturier comme son père, blanchisseur, linger, drapier, tisserand, négociant. J’ai même pensé être son client, mais sans le sous en poche, je n’irai pas loin.

Je tourne une page de mon cahier. Je lève les yeux vers ma sœur : ses grands yeux grisâtre me dévisagent. Mon fusain esquisse un visage ovale, y rajoute une jolie bouche, de longs cheveux noirs tirés en arrière qui découvrent son front. Des sourcils noirs, épais comme tout ceux des Bècle. Le menton ne me plait pas, je le fais une première fois, une deuxième, une troisième. Pour le nez, on m’a appris à ne faire que son ombre. C’est plus simple et ça fonctionne assez bien. Je rajoute quelques touches de couleur.  Ma sœur est belle comme ça. Je suis satisfait.

Anne Josephe Bècle

Elle va partir, je le sais. Je garderai ce croquis en souvenir. Elle ne veut plus de cette vie, de l’espoir de vivre avec cet homme, des allers-retours à Deschaux quand il en a envie, de la peur d’être grosse, de pleurer seule, le soir, dans sa chambre.

« Excuse-moi Claude, mais je dois le faire. Tu le sais. Je t’aime, je ne t’oublierai pas. Rassure maman, explique tout à papa, embrasse-les pour moi. Prends soin des sœurs, ne m’oublies pas ».

Ce sont des larmes d’homme qui soulèvent la poussière maintenant, et ça la soulève de la même façon.