Chapitre 6 – Renaissance

C

Un air frais ébouriffa les cheveux bruns d’Anne-Josèphe. Les yeux encore humides, elle regarda la statue de Louis-Le-Grand à peine éclairée par les premiers rayons du soleil. Son regard remonta ensuite doucement vers Fourvière pour se poser sur la vieille église, dont le clocher délabré apparaissait jauni par le temps. Autrefois, la chapelle avait eu belle apparence, se dressant au sommet de la colline et dominant toute la ville, mais, à présent, elle n’était plus qu’une bâtisse humide, délabrée, déserte.

Anne-Josèphe frissonna. Elle entendait des cris d’enfants s’élever au milieu des premières rumeurs matinales de la rue. Quand elle fermait les yeux, c’était les cris de son enfant qu’elle entendait. Une petite fille au yeux clairs née quelques jours plus tôt et déjà confiée à une autre femme. Une larme coula sur ses joues, bientôt balayée par le revers d’une manche sale et décousue.

Anne était une jeune femme de 26 ans aux longs cheveux noirs emmêlés. Son visage était osseux, presque ascétique, et cela renforçait l’aspect globuleux de ses gros yeux gris clair. Ses mains étaient marquées par des crevasses, stigmates de ses longues journées de labeur, dans un baquet jusqu’à mi-corps avec le vent qui coupe la figure. Elle trainait énergiquement son corps décharné de la blanchisserie au café du Pavillon, où elle avait pris l’habitude de boire une anisette avant de rentrer. Autrefois, Anne avait eu belle apparence, dansant fièrement et dominant tous les hommes du village, mais, à présent, elle n’était plus qu’une femme triste, abimée, seule.

Le clocher sonna sept heures. Anne se retourna et vit une frêle silhouette sonner au tour. D’un geste vif, l’ombre déposa une petite masse sombre et énergique qui disparut dans le mur. La vie avait soudainement été absorbée, remplacée par le silence de la ville. La silhouette resta quelques minutes face au mur, la tête baissée, avant de repartir. Anne regardait s’effacer au loin cette jeune femme qui avait, elle aussi, commis l’erreur de croire qu’à la ville, on était plus heureuse.

La place de Bellecour était désormais entièrement gorgée de soleil et les passants s’activaient à la traverser de part en part, quand un petit homme trapu, au pas décidé, bouscula Anne dans un grognement d’excuses. Il portait un pantalon sombre et une chemise grise toute froissée. Il était en retard. Anne traversa la rue en direction du corps de garde où deux gendarmes discutaient, passa devant le café encore vide à cette heure et tourna à gauche dans la rue de Bourbon. Elle s’engouffra ensuite dans la rue Sala, ouvrit la porte cochère commune aux numéros 26 et 28 et monta au troisième étage.

Arrivée dans sa chambre, Anne s’allongea et s’endormit presque aussitôt.

Elle était allongée sur le dos, la respiration haletante, les yeux grands ouverts. Elle s’était éveillée d’un rêve où des bruits sourds et répétés se mêlaient à de petits mots aigus, courts, et incompréhensibles. Elle se releva sur ses coudes, et sentit une goutte de sueur perler sur son visage joufflu. Les yeux encore embués, elle se tourna vers son mari qui semblait dormir paisiblement. Peu à peu, le décor de sa chambre lui apparut plus nettement, dans la faible lueur orangée projetée à travers les rideaux par la lanterne qui éclairait la place.

Boum, boum, boum.

« Madame Marie, madame Marie » !

Elle n’avait pas rêvé. On l’appelait à travers la porte. Elle se leva d’un bond et entrouvrit la porte.

« Madame Marie, on a besoin de vous rue Sala, une jeune femme enfante, madame Marie, il faut venir, vite ! ». Sans dire un mot, la sage-femme passa une robe, enfila des chaussures en cuir et revêtit un gilet qu’elle ne boutonna pas. Elle prit une grande mallette dont le fermoir n’était jamais verrouillé dans une main, et jeta dans les bras du petit garçon qui se trouvait sur le palier une grande boite noire avec une telle force qu’il se plia et recula de quelques pas en la réceptionnant. « Allons-y » !

A deux heures du matin, un premier août mil huit cent quarante-sept, la rue de Bourbon vit donc le spectacle étonnant d’une course effrénée entre un petit garçon de huit ans, les bras chargé d’une boite qui aurait pu le contenir tout entier, la casquette bien enfoncée sur son visage qu’il décalait régulièrement pour vérifier qu’aucun obstacle n’allait le ralentir et une jeune femme un peu grassouillette, les pommettes roses et les cheveux blonds attachés en arrière, le gilet gris virevoltant dans la pénombre, déséquilibrée par une lourde sacoche qu’elle tenait dans sa main droite pendant que de la gauche, elle remontait sa robe froissée.

Quand ils arrivèrent dans l’appartement, ils virent le tableau désolant d’une jeune femme à demi-nue, allongée en travers d’un petit lit étroit, les jambes écartées et les traits crispé de douleurs, entourée de deux hommes. Le premier avait le regard inquiet et mordillait nerveusement le premier doigt de sa main droite. Il se tenait debout, adossé contre un mur. Ses larges épaules décalaient un petit cadre représentant Marie et son enfant. Il ne quittait pas du regard le visage souffrant d’Anne. Le second semblait plus âgé, à considérer les nombreux cheveux blancs qu’il avait peigné en arrière. Ses mains étaient sales et tenaient fermement une casquette pliée, comme si c’était là son bien le plus précieux. Il se leva immédiatement quand Marie entra dans la pièce, et mit la petite chaise en bois à disposition des nouveaux arrivant. Il s’enfonça dans un coin, en ne devenant plus que le témoin muet de la naissance d’un enfant.

Marie ouvrit sa mallette, en sortit quelques chiffons d’un blanc éclatant et une lame grise qui reflétait la chaleur des bougies disposées dans la pièce. Elle se tourna ensuite vers la boite noire qui cachait son porteur, en sortit un grand baquet qu’elle fit remplir d’eau et que l’on réchauffa comme on put. Elle s’approcha d’Anne, lui prit la main et la serra fortement en la regardant droit dans les yeux. Quelques instants plus tard, elle enveloppa une vie rose, agitée et bruyante dans un linge immaculé qu’elle déposa dans les bras fatigués de la mère. Anne sentit alors une grande vague de chaleur qui lui remontait le long du dos, et posa un regard bienveillant sur son fils.

François était né.

Elle l’étreignit amoureusement et un sourire se dessina sur son visage. En fermant les yeux, elle se retrouva un an plus tôt, seule, dans une salle sombre et froide de la Charité. Un cri, un sourire, un visage rond qui s’éloigne et qui s’estompe progressivement. Où était désormais Joséphine ? Lui ressemblait-elle ? Elle rouvrit les yeux sur une pièce douce et chaleureuse, et sentit la petite bouche de François s’approcher de son sein. Anne repoussa quelques mèches de cheveux et nourrit son fils. Elle n’abandonnerait pas cet enfant qui semblait si paisible dans ses bras. Un jour, elle assisterait à son mariage. Elle fixa alors le tableau bancal de la Vierge et serra son fils un peu plus fort encore pour s’en convaincre. Pour la première fois, Anne était heureuse.

7 Commentaires

  • En passant sous le clocher de la Charité (dont je te parlerai à l’occasion) je vais penser à cette jeune femme que tu décris avec tendresse.
    Avec ce beau récit, tu nous laisses habilement deviner entre les lignes la vie d’Anne que l’on voit marcher ce matin-là dans les rues de Lyon.

    • J’ai hâte de savoir ce que tu as à me dire concernant le clocher de la Charité ! On peut dire que tu sais mettre du suspens à tes déclarations, Marie !
      A très vite.

    • Mais avec plaisir ! Ce serait vraiment sympa, peut-être s’est-on déjà croisé à une conférence ou aux matins malins sans même le savoir.
      En tout cas, bien volontiers.

Clément

Blog généalogique d'un mec de 28 ans, qui aime les nouvelles technologies, l'Histoire et la Généalogie, son métier de toubib et faire des photos quand il lui reste un peu de temps.

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