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Chapitre D : Denis est en difficulté

Neublans, le 3 janvier 1819

Denis se tient debout juste à côté de son frère. Cette fois il comprend très bien ce qui se passe. Il regarde le maître-couvreur d’Asnans-Beauvoisin une dernière fois. Tous les apprentis de son père sont venus et, parmi eux, Denis Perrin, le jeune couvreur de Fretterans.

À Fretterans, il a créé une tuilerie, car Perrin couvre avec des ardoises. Probablement va-t-il reprendre les chantiers d’Asnans car depuis trois ans, il les reprend tous. Le vieux Jean-Pierre regrettait souvent de l’avoir formé. Ou plutôt regrettait-il que ce ne furent ses fils qui eurent l’idée de développer l’ardoise. La réalité c’est que Denis aimait la paille, la poussière et son père. Il ne tiendra pas longtemps, il le sait. Mais il ne trahira pas son maître.

Les chantiers se font rares et bien souvent il est obligé d’aller donner la main dans les champs ou d’aller acheter quelques caisses de vins à la ville pour les revendre à Neublans. La première fois qu’il est allé à Villefranche, c’était il y a deux ans. Quand Claude est né. Il y a acheté du vin du Beaujolais. Il est moins fin que celui de Dijon mais il est aussi moins cher. Et à Neublans, on pense plus avec sa bourse qu’avec son palais.

Denis ferme les yeux. Il ne prie pas. Il pense. La paille, le soleil, la chaleur, Jeanne, ses fils, la vie. Sa mère, les tuiles, la mort. S’associer, changer, le vin, la ville, partir. Son père a réussi à changer de vie, pourquoi échouerait-il ?

Neublans, le 22 avril 1817

Les formes sont floues, les bruits sont sourds. Il fait froid. J’étouffe, je crie, je hurle. Je respire. Il y a des sons que je connais, mais j’ai de drôle de sensations. Il y a du vent qui sèche ma peau. Une main de femme qui me porte, la chaleur de sa peau qui me réchauffe. Papa me couvre d’un vêtement.

Neublans, le 18 avril 1840

lingere

J’aime quand mon père nous demande d’aller avec lui à Villefranche. Papa n’est pas bavard, Jean-Baptiste non plus. Le trajet est long. Mais je sais que je vais revoir le visage fin de Claudine, ses cheveux blonds, son odeur qu’elle prend au linge qu’elle vend. Elle a seize ans, j’en ai vingt-trois. On attendra.

Le plus souvent, on se croise à Mâcon, notre deuxième arrêt après Chalon. Elle vient de Trades. Moi de Neublans. Je quitte mon père un instant pour la retrouver, elle est aux côtés du sien.

Elle m’a vu. Elle baisse les yeux. Elle sourit. Son père la regarde, me regarde, la regarde. Il a compris. Il lui donne un coup de coude. Elle s’excuse. Elle reprend son travail. Je reprends mon trajet, je remonte dans la carriole. Je suis maintenant en face de mon père.

Papa a le regard noir, le regard de ces jours où il est obligé de prendre sur le peu d’économies qu’il a pour essayer d’anticiper demain. Il serre dans sa main une bourse. Il regarde ses chaussures. Je sais qu’il ne couvre quasiment plus. Je le vois de plus en plus dans les champs, à la maison. Les temps sont durs. Il essaye de faire ce qu’il peut. Il est inquiet pour Anne Josèphe aussi. Sa fille a 21 ans. Elle aime un garçon. Il est marié.

Moi, je ne resterai pas à Neublans. Je partirai. Je le sais. Je partirai pour retrouver Claudine. Un jour, demain, je ne sais pas.

2 réflexions sur “ Chapitre D : Denis est en difficulté ”

    1. Merci Elodie,

      J’espère que la suite te convient. Les lettres E et F sont déjà disponibles.
      Au plaisir de te lire.
      Clément.

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