Archives du mot-clé Couvreur à paille

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Chapitre C : couvreur à paille, de père en fils.

Neublans, le mercredi 2 janvier 1788

Denis est là, un peu perdu. Il regarde à droite et voit sa maman endormie sur le lit. Il regarde à gauche et voit les rayons du soleil pénétrer dans la pièce principale par la porte laissée grande ouverte. Il sent la chaleur des bras de son père qui l’entoure de toutes ses forces. Une perle d’eau salée vient s’écraser sur son front.

Denis à quatre ans. Il vient de voir mourir sa mère.

Neublans, le samedi 4 novembre 1815

Denis est perché au-dessus de ces murs, seul. Il prend sans même le regarder son contrelatoir, concentré sur son tire-clou. Il s’agite tranquillement sous le soleil, plissant les yeux et visualisant ce toit qui est à peine commencé. Ses gestes sont presque automatiques maintenant. C’est auprès de son père qu’il a appris les nœuds coulant, les brassées de chaume et l’art de placer les poignées de paille. Il se rappelle l’odeur des vêtements de son père le soir, de ses mains abîmées, de ses échardes à enlever, de la paille dans ses cheveux bruns, d’un homme fatigué embrassant un petit garçon admiratif.

Plus tard, quand il était apprenti avec son frère, ils s’imaginaient couvrir toutes les maisons de la région. Ils étaient heureux de faire partie de cette famille de couvreur, et fier du courage qu’il a fallu à leur père pour se lancer dans l’apprentissage de ces techniques. Bien sûr, il y en a eu des erreurs, des chantiers mal finis, des toits à réparer. Mais Denis aimait ça, les gens, le travail, l’abnégation. Lui aussi il avait de la paille dans les cheveux le soir, de la poussière sur la chemise. Et il en était fier.

Au moment de se séparer les communes pour faire expérience, Jean-Pierre décida de s’occuper des maisons de l’Abergement, son père garda le domaine de Beauvoisin où il s’était fait une petite réputation depuis le temps et lui, décida de rentrer sur Neublans. Il y avait moins de maison à couvrir, il le savait, et il lui faudrait surement exercer d’autres petits travaux pour nourrir toute la famille.

Photo issue de http://malibele.tumblr.com/post/50504494994/couvreur-a-pailles

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Denis s’est marié il y a 10 ans et demi, avec la jolie blanchisseuse de Neublans, Jeanne Baptiste. Depuis, elle lui avait donné deux enfants, dont le petit dernier vient de naître, il y a quinze jours.  Ce matin, il semblait faible, refusant le sein, et geignant un peu. Denis aussi se sentait faible, après sa première semaine de travail sur le toit de cette maison. Et il savait qu’il lui restait au moins un bon mois avant de tondre au ciseau la paille du faîtage à la queue.

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Le soleil s’éloigne maintenant à l’horizon. Denis étale sa trousse en cuir sur une latte de bois et y range soigneusement ses tenailles, son marteau à couper, son marteau à hacher, sa truelle et tout ce qui traîne là-haut. il passe sa trousse autour du cou, puis descend l’échelle lentement. En bas, il dépose ses chevalets, son auge et la paille dans la grange puis prend bien soin de fermer la lourde porte en bois. Il rentre, comme tous les soirs, en passant par la forêt. Il marche lentement, il n’est pas pressé.

En arrivant chez lui, il est accueilli par Jean-Baptiste qui commence à bien marcher. Il court même un peu, ce qui n’est pas facile pour sa mère. Il est à un âge où l’on découvre tout, tout est question, tout est nouveau, tout est un jeu, même son petit frère. Jeanne, elle,  semble préoccupée : le petit dernier n’a pas tété de la journée, ou si peu. il est pâle, fatigué, épuisé. Elle a peur.

Neublans, le dimanche 5 novembre 1815

Etienne Gey somnole encore. Il est 4h30 du matin, le soleil n’est pas encore levé, lui non plus. Il n’ira pas à l’église ce matin, il n’a pas fini de préparer ses champs pour l’hiver.

On tape à la porte, on crie. Il reconnait la voix de Denis, mais pas son excitation. Il embrasse sa femme sur l’épaule et ouvre la porte. Denis est paniqué. Il parle vite, décrit les convulsions, la pâleur extrême, le petit corps qui n’a pas résisté, le petit corps inanimé. Son fils est mort, il faut aller le dire au maire, au marquis de Froissard Broissia. Maintenant, avant que le jour ne se lève.

Etienne prend un manteau, passe sa main dans ses cheveux ébouriffés, tape sur l’épaule de Denis. Les deux voisins s’enfoncent dans la nuit.

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Chapitre B : Les Bècle cultivent des bécles de Béclan

Neublans, mardi 14 octobre 1777. 

Joseph rajuste son costume. Il transpire un peu, il est tout à la fois heureux et fatigué. La journée se termine mais il reste encore au moins une semaine à vendanger toutes les terres des Froissard de Broissia. Ses copains le charient, un Bècle qui vendange du Béclan, c’est pas banal. Lui, il s’en fout de savoir si Bècle vient de ce maudit raisin. Tout ce qu’il sait, c’est qu’il vient de mettre son tout nouveau costume, pour la première fois, et que demain, il restera des grappes de Béclan à couper et à transporter.

1680620550En se dirigeant vers l’église, il marmonne encore dans sa barbe, fraîchement taillée : « mais pourquoi a-t-il choisit cette date, en plein milieux des vendanges, pour se marier ». En fait, Jean-Pierre a décidé de se marier parce qu’il en avait envie. La fougue de la jeunesse. Il a bien pensé aux vendanges, mais le 14, elles auraient dû être terminées.

Jean-Pierre Bècle connait Jeanne Perron depuis toujours. Ils sont de Neublans, tous les deux. Elle a quatre ans de moins, il l’a trouve timide. Elle aime sa gentillesse, ses épais sourcils noirs et son côté débrouillard, il l’aime, tout court.

Mais il n’est pas si facile d’aimer Jean-Pierre en retour, il est toujours en vadrouille : l’automne, il vendange. Le printemps, il travaille dans les champs, se débrouille. Le reste du temps, il essaye d’apprendre à devenir couvreur parce qu’il pourrait être plus autonome. Il n’est pas si bête, il pourrait s’en sortir et faire en sorte qu’il laisse quelque chose à ses enfants. Et puis il y a les autres femmes, Jean-Pierre n’est pas un coureur de jupon, mais il n’est pas moche et pas idiot. Il sait y faire. Jeanne le sait, elle est jalouse mais aujourd’hui, c’est avec elle que Jean-Pierre se marie.

Avec l’aide de sa mère, elle enfile sa robe de mariée. Jeanne n’avait pas bien les moyens d’aller à la ville pour l’acheter. Elle a alors récupéré une vieille tenue et, en quelques coups de ciseaux habiles, en a fait une jolie robe pour son mariage. Pour une fois que la tailleuse du village se confectionne quelque chose, il fallait que ce soit parfait.

1515197771Jean-Pierre est déjà à l’Eglise. Il salue le curé, tout transpirant en cette fin de journée, Michel (qui lui donne quelques conseils pour prendre soin de sa fille), Pierre, son ami de toujours qui tient l’auberge où sera servi le dîner. Claude vient d’arriver également, il a simplement fait un détour par l’auberge pour déposer les pains qu’il vient de sortir de son four de Longwy. Il ne manque plus que son père qu’il voit arriver au loin, tout bien habillé et le MOTTET qui doit être encore en retard.

Et bien sûr, il manque sa Jeanne.

Neublans, le 2 janvier 1788.

Lorsqu’il a entendu la rumeur se propager jusqu’à Beauvoisin, il est rapidement descendu de son toit laissant en plan le chantier. Il a couru jusqu’à chez lui, en pleurant. Jamais il n’aura couru si vite.

Il tient maintenant dans ses bras les trois enfants nés de son amour pour Jeanne : Jean-Pierre, Etienne et Denis. Il ferme les yeux et pense à l’aînée, Anne, morte subitement alors qu’elle n’était encore qu’une enfant, au bébé qui devait arriver, au soleil couchant de l’automne 77, à Jeanne les cheveux bruns dans le vent du soir, la robe légère parfaitement ajustée, le curé, l’autel, Michel, l’odeur du pain, le vin nouveau, les vignes, le bal où il l’a vu pour la première fois, son regard, son odeur, son baiser ce matin, son dernier baiser.

Jean-Pierre se mariera de nouveau en septembre 1788 avec Marie Girardot puis en mai 1792 avec Claudine MIAT. Elle donnera naissance à deux filles : Anne, qui est née pendant qu’il était encore marié à Marie et Anne-Josephe. Il décèdera à 66 ans à Beauvoisin. 

Voici les lieux de vie de Jean-Pierre Bècle :