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Chapitre F : Fille-Mère

Villefranche, le 29 mars 1846

Finalement, j’avais décidé de devenir tisserand et j’ai quitté Neublans peu de temps après Anne-Josèphe. Elle est allée à Lyon, se débrouiller comme elle pouvait. Aux dernières nouvelles, elle était blanchisseuse et habitait avec de nombreuses autres ouvrières rue Sala. Dans ses lettres, elle me raconte la ville, l’effervescence, la blanchisserie, les amies, la vie Lyonnaise, et Jean, le gentil charron du quatrième étage. Elle m’explique qu’il y a dix ans environ, les tisserands de la croix-rousse se sont révoltés et se sont fait massacrés. Elle m’explique que les survivants sortent le soir en ville, boivent tant qu’ils peuvent, défendent la République, se cachent, complotent. On les appelle les voraces. Elle aime cette ambiance. Pas moi. Je me suis arrêté à Villefranche.

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Je n’ai pas revu mes parents depuis mon départ. Quand on s’est marié, Claudine et moi, en janvier dernier, ils n’ont même pas fait le déplacement. Ils ont nommé Jacques, un marchand de bois de Béligny, pour les représenter. J’ai compris toute la rancœur que papa gardait envers la fille qui salissait son nom et envers son fils qui a préféré fuir plutôt que de l’aider.

Il est cinq heures du soir, je nettoie mon métier à tisser, je range mes étoffes et ma soie. Je rentre retrouver Claudine. Je ne me doute de rien.

Lyon, Hospices de la Charité, le même jour

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Louis Faure s’active. Une nouvelle entrée vient d’arriver. Il l’installe dans la salle commune puis va chercher le grand registre, sans un bruit. Inutile de demander pourquoi elle est venue, il le sait. Louis s’installe à côté d’Anne-Josèphe et commence son entretien. Il écrit, lentement :

Anne-Josèphe Bècle, 26 ans.

Cheveux noirs, front découvert, sourcils noirs, yeux gris très gros, nez bien, bouche moyenne, menton relevé, visage ovale.

Cette fille dit être née le 9 avril 1819, à Neublans (Jura). Elle n’a aucun papier si ce n’est une lettre portant le timbre de la commune de Deschaux. Informations prises, Anne-Josèphe Bècle est à Lyon depuis plus de quatre ans, sans interruptions. Elle dit être la fille de Denis Bècle, couvreur à paille et de Jeanne-Baptiste Faivre.

Anne souffre depuis quelques heures déjà. Elle a des douleurs fréquentes qu’elle ne connaît pas, qui reviennent, plus de trois à quatre toutes les dix minutes. On la rassure, lui dit que c’est normal, que tout va bien se passer. L’accoucheuse passe, le col est large, elle va bientôt enfanter.

Elle a pris sa décision il y a un mois maintenant. A contrecœur. Elle n’a jamais écrit à Claude à quel point la vie à la ville était difficile : on ne mange bien souvent pas à sa faim, on est entassé dans le même appartement, on travaille trop pour un peu de pain. Elle est maigre, souvent malade et n’est plus aussi jolie. Elle ne voulait pas l’inquiéter. Elle lui a menti.

Maintenant, elle se sent seule. Seule avec un enfant qu’elle aime, mais dont elle va devoir se séparer. Elle ne se rappelle pas qui est le père, il pourrait y en avoir tant. Seule sans une personne qui la comprenne à ses côtés, seule avec sa douleur, seule dans son lit d’hôpital, comme emprisonnée par la vie. Ses choix ne sont plus les siens. Elle fait ce qu’elle peut, motivée par un instinct de survie qu’elle ne comprend pas.

Il est une heure maintenant, Anne pleure, souffre, pousse, suffoque, sanglotte, transpire, se repose, puis souffre de nouveau. Elle sent son ventre se déchirer, elle n’a personne à qui serrer fort la main.

Lyon, Hospices de la Charité, le lendemain,neuf heures et demi du matin

Louis est devant la mairie. Il tient dans ses mains les trois petits cartons sur lesquels sont notés les trois naissances de la nuit. Il cherche des prénoms. Le plus souvent, il fait simple : il reprend le prénom de la mère, en l’arrangeant. Pour cette enfant, il hésite. L’appellera-t-il Anne, Josèphe, ou Anne-Josèphe. Non, il n’aime pas. Il l’appellera Joséphine. Ça sonne mieux. De toute façon, il fait ce qu’il veut, c’est lui qui déclare, c’est lui qui décide. Louis n’a que ce petit pouvoir, il en profite.

Anne est dans son lit, à l’Hospice. Elle n’arrive pas à se reposer. Joséphine est née il y a quelques heures déjà et elle ne l’a vue que l’espace d’un instant. Elle a vu ce petit corps, ce joli visage rond, entendu son cri, deviné son sourire. Ce petit ange va lui être enlevé. Elle hésite : et si elle se levait, changeait d’avis et reprenait Joséphine pour l’emmener loin d’ici ? Elle se relève dans son lit, puis retombe en arrière. Elle ne peut même pas faire cela. Joséphine sera emmenée à la crèche, vue par le chirurgien major, vaccinée et emportée par une inconnue le lendemain.

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Elle se souviendra toute sa vie de ce sourire, de ces pleurs, de ce petit bébé qu’elle voulait aimer, qu’elle n’a pas pu aimer.

Elle dit être dans l’impossibilité de faire élever son enfant. La mère et l’enfant sont déclarés sains. La mère est dans l’impossibilité d’emporter son enfant. 

 

Anne Josephe Bècle

Chapitre E : « Excuse-moi Claude »

Neublans, le lundi 19 avril 1841

Le fusain danse, les traits se mêlent, s’emmêlent, les arbres fleurissent sous mes doigts. Je rajoute le clocher de l’église, je passe mon doigt dessus pour qu’on ne puisse plus que le deviner. J’assombris le ciel, j’éclaire l’auberge, je rajoute un four à pain. Je crée mon Neublans, je choisis mon monde, je décide de tout dans mon cahier.

Derrière mon dos j’entends le plancher qui craque. Je reconnais le pas léger de ma sœur, et j’entends ses larmes tomber sur le sol. J’imagine la poussière que ces petites gouttes d’eau soulèvent, j’esquisse un sourire. Anne-Josèphe vient s’asseoir à côté de moi, elle tient contre sa poitrine une lettre dont je reconnais l’écriture, je remarque le timbre de Deschaux sur l’enveloppe. Elle me regarde droit dans les yeux, des larmes perlent sur ses joues. Elle reste silencieuse.

Dans la famille, on ne s’étend pas. On ne partage pas nos sentiments, on ne fait pas non plus semblant. Ma sœur et moi, on se comprend. On s’aime.

On ne se parle pas.

Dans la pièce d’à-côté, j’entends ma mère qui s’active. Papa rentrera bientôt des champs, il travaille avec Etienne en ce moment. Cela lui fait quelques sous. Je travaille avec eux, de temps en temps. Mais ce que j’aimerais faire, c’est un métier qui puisse me rapprocher de Claudine. J’ai pensé à teinturier comme son père, blanchisseur, linger, drapier, tisserand, négociant. J’ai même pensé être son client, mais sans le sous en poche, je n’irai pas loin.

Je tourne une page de mon cahier. Je lève les yeux vers ma sœur : ses grands yeux grisâtre me dévisagent. Mon fusain esquisse un visage ovale, y rajoute une jolie bouche, de longs cheveux noirs tirés en arrière qui découvrent son front. Des sourcils noirs, épais comme tout ceux des Bècle. Le menton ne me plait pas, je le fais une première fois, une deuxième, une troisième. Pour le nez, on m’a appris à ne faire que son ombre. C’est plus simple et ça fonctionne assez bien. Je rajoute quelques touches de couleur.  Ma sœur est belle comme ça. Je suis satisfait.

Anne Josephe Bècle

Anne Joseph Bècle, par CB

Elle va partir, je le sais. Je garderai ce croquis en souvenir. Elle ne veut plus de cette vie, de l’espoir de vivre avec cet homme, des allers-retours à Deschaux quand il en a envie, de la peur d’être grosse, de pleurer seule, le soir, dans sa chambre.

« Excuse-moi Claude, mais je dois le faire. Tu le sais. Je t’aime, je ne t’oublierai pas. Rassure maman, explique tout à papa, embrasse-les pour moi. Prends soin des sœurs, ne m’oublies pas ».

Ce sont des larmes d’homme qui soulèvent la poussière maintenant, et ça la soulève de la même façon.

 

Le dessin a été réalisé par Betty Carrot à partir du descriptif que font les Hospices civils de Lyon d’Anne Josèphe BÈCLE en 1846.

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Chapitre D : Denis est en difficulté

Neublans, le 3 janvier 1819

Denis se tient debout juste à côté de son frère. Cette fois il comprend très bien ce qui se passe. Il regarde le maître-couvreur d’Asnans-Beauvoisin une dernière fois. Tous les apprentis de son père sont venus et, parmi eux, Denis Perrin, le jeune couvreur de Fretterans.

À Fretterans, il a créé une tuilerie, car Perrin couvre avec des ardoises. Probablement va-t-il reprendre les chantiers d’Asnans car depuis trois ans, il les reprend tous. Le vieux Jean-Pierre regrettait souvent de l’avoir formé. Ou plutôt regrettait-il que ce ne furent ses fils qui eurent l’idée de développer l’ardoise. La réalité c’est que Denis aimait la paille, la poussière et son père. Il ne tiendra pas longtemps, il le sait. Mais il ne trahira pas son maître.

Les chantiers se font rares et bien souvent il est obligé d’aller donner la main dans les champs ou d’aller acheter quelques caisses de vins à la ville pour les revendre à Neublans. La première fois qu’il est allé à Villefranche, c’était il y a deux ans. Quand Claude est né. Il y a acheté du vin du Beaujolais. Il est moins fin que celui de Dijon mais il est aussi moins cher. Et à Neublans, on pense plus avec sa bourse qu’avec son palais.

Denis ferme les yeux. Il ne prie pas. Il pense. La paille, le soleil, la chaleur, Jeanne, ses fils, la vie. Sa mère, les tuiles, la mort. S’associer, changer, le vin, la ville, partir. Son père a réussi à changer de vie, pourquoi échouerait-il ?

Neublans, le 22 avril 1817

Les formes sont floues, les bruits sont sourds. Il fait froid. J’étouffe, je crie, je hurle. Je respire. Il y a des sons que je connais, mais j’ai de drôle de sensations. Il y a du vent qui sèche ma peau. Une main de femme qui me porte, la chaleur de sa peau qui me réchauffe. Papa me couvre d’un vêtement.

Neublans, le 18 avril 1840

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J’aime quand mon père nous demande d’aller avec lui à Villefranche. Papa n’est pas bavard, Jean-Baptiste non plus. Le trajet est long. Mais je sais que je vais revoir le visage fin de Claudine, ses cheveux blonds, son odeur qu’elle prend au linge qu’elle vend. Elle a seize ans, j’en ai vingt-trois. On attendra.

Le plus souvent, on se croise à Mâcon, notre deuxième arrêt après Chalon. Elle vient de Trades. Moi de Neublans. Je quitte mon père un instant pour la retrouver, elle est aux côtés du sien.

Elle m’a vu. Elle baisse les yeux. Elle sourit. Son père la regarde, me regarde, la regarde. Il a compris. Il lui donne un coup de coude. Elle s’excuse. Elle reprend son travail. Je reprends mon trajet, je remonte dans la carriole. Je suis maintenant en face de mon père.

Papa a le regard noir, le regard de ces jours où il est obligé de prendre sur le peu d’économies qu’il a pour essayer d’anticiper demain. Il serre dans sa main une bourse. Il regarde ses chaussures. Je sais qu’il ne couvre quasiment plus. Je le vois de plus en plus dans les champs, à la maison. Les temps sont durs. Il essaye de faire ce qu’il peut. Il est inquiet pour Anne Josèphe aussi. Sa fille a 21 ans. Elle aime un garçon. Il est marié.

Moi, je ne resterai pas à Neublans. Je partirai. Je le sais. Je partirai pour retrouver Claudine. Un jour, demain, je ne sais pas.

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Chapitre C : couvreur à paille, de père en fils.

Neublans, le mercredi 2 janvier 1788

Denis est là, un peu perdu. Il regarde à droite et voit sa maman endormie sur le lit. Il regarde à gauche et voit les rayons du soleil pénétrer dans la pièce principale par la porte laissée grande ouverte. Il sent la chaleur des bras de son père qui l’entoure de toutes ses forces. Une perle d’eau salée vient s’écraser sur son front.

Denis à quatre ans. Il vient de voir mourir sa mère.

Neublans, le samedi 4 novembre 1815

Denis est perché au-dessus de ces murs, seul. Il prend sans même le regarder son contrelatoir, concentré sur son tire-clou. Il s’agite tranquillement sous le soleil, plissant les yeux et visualisant ce toit qui est à peine commencé. Ses gestes sont presque automatiques maintenant. C’est auprès de son père qu’il a appris les nœuds coulant, les brassées de chaume et l’art de placer les poignées de paille. Il se rappelle l’odeur des vêtements de son père le soir, de ses mains abîmées, de ses échardes à enlever, de la paille dans ses cheveux bruns, d’un homme fatigué embrassant un petit garçon admiratif.

Plus tard, quand il était apprenti avec son frère, ils s’imaginaient couvrir toutes les maisons de la région. Ils étaient heureux de faire partie de cette famille de couvreur, et fier du courage qu’il a fallu à leur père pour se lancer dans l’apprentissage de ces techniques. Bien sûr, il y en a eu des erreurs, des chantiers mal finis, des toits à réparer. Mais Denis aimait ça, les gens, le travail, l’abnégation. Lui aussi il avait de la paille dans les cheveux le soir, de la poussière sur la chemise. Et il en était fier.

Au moment de se séparer les communes pour faire expérience, Jean-Pierre décida de s’occuper des maisons de l’Abergement, son père garda le domaine de Beauvoisin où il s’était fait une petite réputation depuis le temps et lui, décida de rentrer sur Neublans. Il y avait moins de maison à couvrir, il le savait, et il lui faudrait surement exercer d’autres petits travaux pour nourrir toute la famille.

Photo issue de http://malibele.tumblr.com/post/50504494994/couvreur-a-pailles

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Denis s’est marié il y a 10 ans et demi, avec la jolie blanchisseuse de Neublans, Jeanne Baptiste. Depuis, elle lui avait donné deux enfants, dont le petit dernier vient de naître, il y a quinze jours.  Ce matin, il semblait faible, refusant le sein, et geignant un peu. Denis aussi se sentait faible, après sa première semaine de travail sur le toit de cette maison. Et il savait qu’il lui restait au moins un bon mois avant de tondre au ciseau la paille du faîtage à la queue.

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Le soleil s’éloigne maintenant à l’horizon. Denis étale sa trousse en cuir sur une latte de bois et y range soigneusement ses tenailles, son marteau à couper, son marteau à hacher, sa truelle et tout ce qui traîne là-haut. il passe sa trousse autour du cou, puis descend l’échelle lentement. En bas, il dépose ses chevalets, son auge et la paille dans la grange puis prend bien soin de fermer la lourde porte en bois. Il rentre, comme tous les soirs, en passant par la forêt. Il marche lentement, il n’est pas pressé.

En arrivant chez lui, il est accueilli par Jean-Baptiste qui commence à bien marcher. Il court même un peu, ce qui n’est pas facile pour sa mère. Il est à un âge où l’on découvre tout, tout est question, tout est nouveau, tout est un jeu, même son petit frère. Jeanne, elle,  semble préoccupée : le petit dernier n’a pas tété de la journée, ou si peu. il est pâle, fatigué, épuisé. Elle a peur.

Neublans, le dimanche 5 novembre 1815

Etienne Gey somnole encore. Il est 4h30 du matin, le soleil n’est pas encore levé, lui non plus. Il n’ira pas à l’église ce matin, il n’a pas fini de préparer ses champs pour l’hiver.

On tape à la porte, on crie. Il reconnait la voix de Denis, mais pas son excitation. Il embrasse sa femme sur l’épaule et ouvre la porte. Denis est paniqué. Il parle vite, décrit les convulsions, la pâleur extrême, le petit corps qui n’a pas résisté, le petit corps inanimé. Son fils est mort, il faut aller le dire au maire, au marquis de Froissard Broissia. Maintenant, avant que le jour ne se lève.

Etienne prend un manteau, passe sa main dans ses cheveux ébouriffés, tape sur l’épaule de Denis. Les deux voisins s’enfoncent dans la nuit.