En généalogie, on retrouve parfois des discours, des hommages qui nous permettent d’en savoir un peu plus sur la vie du défunt. Bien sûr, comme tout hommage, il ne relate qu’une partie de la vie de l’individu, et bien souvent que les aspects glorieux et très positifs. On le sait aussi, la vie du défunt a forcément été différente de celle, très héroïque, du discours, mais généralement les faits et dates sont réels. Le style mis à part, il reste donc les faits qui sont de précieuses sources de renseignements. Voici donc le premier d’une série de discours entendus lors des obsèques du Général Stanislas Naulin, en novembre 1932. Il a été écrit et lu par le général Weygand, qui fut son chef au début de la première guerre mondiale, en 1914.

Maxime Weygand on the cover of TIME magazine, 10/30/33
Maxime Weygand on the cover of TIME magazine, 10/30/33

Allocution de Monsieur le Général WEYGAND, Vice-Président du Conseil Supérieur de la Guerre*

C’est avec une profonde émotion et le coeur rempli de tristesse que j’apporte l’adieu de l’armée à l’un des chefs qu’elle était heureuse de sentir à sa tête, au camarade affectionné est hautement estimé de tous, à l’ami que deux années vécues au loin en grande intimité avec lui, m’avait appris à mieux connaître et à aimer davantage.

Rappeler les traits principaux de l’existence qui vient de se terminer si brutalement, c’est faire le tableau d’une belle et pure vie de soldat.

Entré très jeune à Saint-Cyr et classé dans les tous premiers de sa promotion, le lieutenant Naulin  est noté dès ses premières années de service comme un officier “marquant”. Dix ans à peine après ses débuts dans l’armée, il sort second de l’école de guerre et il est promu capitaine.

Dans ce grade, il sert tout d’abord à l’état-major de l’armée. Puis, désigné pour faire parti de la mission militaire française au Pérou, il y remplit les fonctions de sous chef d’état-major de l’armée péruvienne. À son retour en France, après avoir exercé le commandement d’une compagnie, il est rappelé à l’état-major de l’armée. Mais en 1908, “en raison de ses aptitudes exceptionnelles et de ses services antérieurs”, il est affecté à l’état-major du commandement des troupes débarquées à Casablanca. Il s’y signale d’une façon particulière, ainsi qu’au poste de Settat, sous les ordres directs du Général Brulard. Aussi lorsque, rentré en France et promu au grade supérieur, il a commandé un bataillon, le commandant Naulin est-il définitivement jugé pas ces chefs comme devant arriver “haut dans la carrière”. Il reçoit ce moment-là la croix de Chevalier de la Légion d’honneur.

Déjà, dans toutes les missions remplies à l’étranger ou en campagne, le commandant Naulin a su faire apprécier son coup d’oeil, sa décision, son initiative : précieuses qualités qui vont trouver leur plein emploi au cours de la guerre.

French general Jean Marie Joseph Armand Brulard
French general Jean Marie Joseph Armand Brulard

A la mobilisation, il fait partie du deuxième bureau du Grand Quartier Général. Il n’y reste pas longtemps. Lorsque la 9ème armée est formée à la fin du mois d’août 1914** sous les ordres du général Foch, il est du petit nombre des officiers qui dans les premiers jours en constituent à eux seuls tout l’état-major. Faute de personnel, il est à la fois chef du 2me Bureau et officier de liaison. Dans ce dernier rôle, – le récit de témoins en fait foi, – il eut, au fort de la bataille de la Marne, la plus heureuse action sur le moral des combattants en leur faisant comprendre avec un calme souriant que les épreuves supportées si vaillamment par eux étaient la rançon de la victoire, déjà à demi gagnée sur une autre partie du front. Le chef de la 9me armée eut en lui un officier d’état-major digne de parler en son nom.

Nommé au commandement du 170me régiment d’infanterie***, le lieutenant-colonel Naulin quitte au mois de janvier 1915 le groupe d’armées du Nord où il avait suivi le général Foch. A partir de ce moment, et jusqu’à la fin de la campagne, il n’abandonne à peu près plus le commandement direct de la troupe. A la tête d’un régiment, d’une brigade, d’une division, d’un corps d’armée il va jusqu’à l’armistice se distinguer d’une façon exceptionnelle.

Ferdinand Foch
Ferdinand Foch

Avec le 170me, un brillant succès remporté en Champagne près du Mesnil-les-Hurlus, lui vaut sa première citation. Avec ce régiment encore, il prend, au printemps de 1915, part à l’offensive d’Artois; après l’heureuse issue des opérations menées sur l’éperon de Notre-Dame de Lorette, il est fait officier de la légion d’Honneur. En janvier 1916, nommé colonel à titre temporaire, il reçoit le commandement de la 303me brigade d’infanterie. Il la conduit à Verdun, où “occupant un secteur de première importance, il parvient, malgré un bombardement inouï et des attaques des plus violentes, à repousser par ses habiles dispositions, son sang-froid et son énergie, les assauts répétés d’un ennemi très supérieur en nombre”. Ce sont les termes mêmes de sa citation*****.

Extrait du JMO de la 303 BI
Extrait du JMO de la 303 BI

Quelques mois seulement après, le colonel Naulin reçoit le grade de général de brigade à titre temporaire afin qu’il puisse exercer le commandement de la 45me division (autre site) C’est à la tête de cette troupe d’élite qu’il participe à l’offensive de Champagne en avril 1917 et enlève le Mont-Haut et le Mont-Perthois. Il commande encore cette division au début de la bataille de France. En avril, il se bat sur l’Avre. Mais surtout en mai et juin, au moment de l’attaque sur le chemin des Dames, il défend avec telle énergie et un tel bonheur le massif Saint-Thierry qu’il limite de ce côté la poussée allemande et contribue glorieusement ainsi au salut de la ville de Reims.

Dans ce même mois de juin 1918 le général Naulin est nommé général de division à titre temporaire et il reçoit le commandement de la 21me corps d’armée. Il est en ligne dans les rangs de la IVme armée, et il est de ceux qui brisent, dans une savante défensive justement célèbre, l’attaque allemande du 15 juillet******. Le 26 septembre, lorsque le moment vient pour cette armée de se porter en avant à son tour, le 21me corps est comme la pointe offensive de l’attaque générale, et il mérite par son allant d’être appelé par le général Gouraud le “fer de lance” de l’armée de Champagne.

Pendant quatre années de guerre (Voir le parcours sur la carte google en fin d’article), le général Naulin a commandé ses troupes avec une continuité et une réussite vraiment remarquables. Les grades ne sont pas venus le trouver comme une récompense de ses actions d’éclat, mais bien plutôt comme une nécessité, en raison des postes toujours plus élevés que sa valeur de chef incitait le Haut Commandement à lui confier. Il a toujours justifier cette confiance.

The Prussian province of Upper Silesia (red), within the Free State of Prussia (blue).
The Prussian province of Upper Silesia (red), within the Free State of Prussia (blue).

Après l’armistice, le général Naulin fut remis à la tête d’une division. Il exerça en 1921 le commandement des forces alliées en Haute-Silésie, puis celui de la division d’Oran. Il fut ensuite demandé par le Haut-Commissaire en Syrie pour être son adjoint dans le commandement de l’armée française du Levant. Il fit preuve dans ce poste de remarquables qualités d’organisateur et d’instructeur.

Appelé au Maroc comme commandant supérieur des troupes, dans des circonstances particulièrement difficiles, il y débarqua en juillet 1925. Il y passa sept mois. Dans cette courte période, il sut donner la cohésion aux renforts amenés de France et d’Algérie, il prépara et assura l’exécution des opérations qui arrêtèrent l’envahisseur et le rejetèrent au-delà des frontières marocaines.

C’est de là qu’il partit pour aller à Alger prendre le commandement du XIXme corps d’armée qu’il assura avec la plus grande distinction jusqu’au jour où, à la fin de 1930 il fut rappelé au conseil supérieur de la Guerre****, puis à l’inspection des troupes de l’Afrique du Nord et de la Syrie. Il y a un an, il recevait la grand’croix de la Légion d’Honneur.

Le sort hélas n’a pas permis que nous le conservions dans ces fonctions, où il se plaisait et où il apportait, avec une précieuse expérience, une connaissance approfondie des troupes d’Afrique.

L’armée ressent cruellement la perte que lui cause la fin prématurée du général Naulin. Dans l’action, il s’était distingué devant l’ennemi de façon exceptionnelle. Dans le conseil, il joignait à un esprit d’observation très aiguisé la finesse de l’intelligence, la sûreté et l’équilibre du jugement.

Pas plus que le chef, elle n’oubliera l’homme au caractère droit, n’allant pas au-devant des honneurs, plein de réserve et de dignité, prêt à servir en tous lieux où le devoir l’appelait. Il était bon, simple et loyal. Partout où il a passé il n’a laissé qu’estime et affection. Qu’il repose aujourd’hui dans la paix éternelle que lui a méritée sa noble vie de soldat.

Puisse, Madame, cet hommage bien imparfait être un adoucissement à votre douleur et à celle de vos enfants à qui le général Naulin laisse un si bel héritage d’exemples et d’honneur.

Le 7 novembre 1932.

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* prononcée dans la grande Cour de l’Hôtel des Invalides, le 7 novembre 1932 aux obsèques du Général Naulin.

** la 9me armée est fondée le 29 août 1914. Dès le 29/8, le commandant Naulin prend la tête du 2me Bureau. Le lieutenant colonel Weygand est alors chef d’Etat major de cette même 9me armée , commandée par le général Foch.

*** Le lieutenant colonel Naulin prend en réalité la tête du 170 RI le 10 février 1915, et non en janvier, comme en atteste le JMO du 170 RI. 48è division (général Delarue) = 95 Brigade d’infanterie (colonel Pollacchi ; 170 RI : Lieutenant colonel Naulin + 174 RI : Lt col Veret) + 96 Brigade d’infanterie (colonel Vrenière ; 2è Régiment mixte zouaves tirailleurs Lt Colonel Cornu + Regt Tirailleurs marocains Lt Colonel Poeymirau)

**** Le sommet de la hiérarchie militaire s’articule au sein du Conseil Supérieur de la Guerre, organe placé sous la Présidence du ministre de la guerre, composé des généraux de division inspecteurs d’armée, du chef de l’état major général et du vice président du conseil supérieur de la guerre, chargé (à partir de 1890) du commandement suprème de la masse de manoeuvre. Cet organisme est obligatoirement consulté pour tout projet concernant l’armée, ainsi que de la préparation des plans militaires.

Général Nivelle
Général Nivelle

***** citation signée par le Général Nivelle, commandant en chef des armées française durant la première guerre mondiale.

****** Cette bataille a lieu vers le nord ouest du Mesnil-lès-Hurlus

Cette carte représente le parcours du général Naulin durant la première guerre mondiale. En cliquant sur les points bleus, vous avez accès à la date de présence et de certains éléments permettant de savoir ce qu’il faisait sur place. Bonne découverte.

Afficher Parcours du général Naulin sur une carte plus grande