La philosophie des start-up du net est assez simple : une idée = une entreprise (se résumant le plus souvent à quelques employés, un serveur internet, un site, et de l’huile de coude). Et des idées dans le monde de la généalogie, gennus.org et brozer.fr en ont de bonnes.

La deuxième start-up que je voulais vous présenter, c’est Brozer.

brozer_logo (1)

Brozer.fr (et bientôt .coop) se présente comme un nouveau modèle de logiciel de généalogie en ligne (ou webapps) avec, comme gennus, deux très grandes ambitions : la première, c’est de repenser complètement la façon de créer son arbre généalogique et la deuxième, c’est que chaque généalogiste, au lieu de travailler sur son arbre personnel, travaille sur un morceau d’un arbre généalogique universel.

1) Brozer : Une nouvelle façon de construire son arbre

La logique du processus généalogique (celui que nous suivons tous dans nos recherches) est simple : nous cherchons un document généalogique (naissance, mariage, décès, notaire, passeport, témoignage) et à partir de ce document, nous extrayons des informations concernant un individu. Ainsi, il n’existe pas (ou ne doit pas exister) un individu dans notre généalogie qui ne soit pas mentionné quelque part, sur un acte, au dos d’une photographie, dans le témoignage d’un proche.

Or il est important de noter qu’aucun logiciel de généalogie actuel ne permet de suivre simplement cette logique. Seul Heredis à ma connaissance l’aborde via la “saisie d’un acte” mais il a de nombreuses limites : les données saisie via ce formulaire sont transformées en arbre, certes, mais ne sont pas conservées pour une réutilisation ultérieure : si je saisis l’acte de naissance de Jean Dupont, né en 1823 avec les données de ses pères, mères et témoins (qui sont donc bonnes, puisque dans l’acte) mais que je le relis dans mon arbre au mauvais Jean Dupont, je ne peux pas réutiliser les données saisies pour les relier au bon Jean Dupont. Il me faut tout effacer, et recommencer la saisie de l’acte comme s’il s’agissait d’un nouvel acte.

L’idée des créateurs de Brozer, c’est de partir de cette logique et d’en faire un logiciel de généalogie en ligne. La construction de notre arbre ne commencera pas par la saisie du de-cujus, comme souvent, mais bien par la saisie d’un acte. Ainsi, il n’y aura aucun individu dans les arbres de Brozer qui ne sera pas cité par un document, fut-il un témoignage oral indexé. Ce qui n’est vraiment pas le cas chez la concurrence, convenons en.

Le maître mot de cette approche est donc la traçabilité des informations, et franchement, c’est une très bonne idée.

2) Brozer : l’introduction d’un nouveau concept, celui de “la personne”

Pour améliorer cette traçabilité chère à Nicolas, le créateur de Brozer, il faut introduire un nouveau concept en généalogie, qui existe également en philosophie, celui de “la personne”, opposé à celui de “l’individu”. En fait, cela revient à essayer de comprendre ce qui définit un individu, quelle est son identité.

Ce n’est pas vraiment un nouveau concept en soi, car pour les lecteurs de la revue française de généalogie1 Guillaume de Morant rappelait que “le modèle Gentech porté par la national Genealogy Society américaine a été la première à proposer la notion de “persona””.

Pour comprendre ce qu’est une personne, il faut la distinguer d’un individu. Et c’est très simple.

La personne, c'est un individu à un instant t. Par exemple lors de son premier mariage, la personne de J DUPONT, c'est : J DUPONT, 23ans, Agriculteur, demeurant à AVIGNON, se mariant à SETE avec Marie DURAND. Alors que lors de son décès en 1905, la personne de J DUPONT c'est : J DUPONT, 82ans, employé de Banque, demeurant à Lyon et décédant à Paris.  Si les deux personnes sont différentes, on parle pourtant bien du même J DUPONT, l'individu.

En fait, la personne correspond à ce qu’est Jean DUPONT à un instant t : lors de son mariage, il a 23 ans, il est agriculteur et il vit à Avignon. La personne de Jean DUPONT lors de son décès en 1905 est différente : il est employé de banque, a 82 ans et il vit à Lyon. Cependant si les deux personnes sont différentes, l’individu Jean DUPONT est le même. Ainsi l’individu est la somme des personnes et une personne est un individu à un instant t.

L’idée de Brozer est de reprendre ce concept et de l’appliquer : dans chaque document généalogique est définie une personne, et chaque personne mise bout à bout définissent l’individu. Autrement dit, dans Brozer, un individu sera décrit par sa “ligne de vie”2 , soit par l’ensemble de ses personnes.

Voici un schéma qui représente le concept de personne opposé au concept d'individu.
Voici un schéma qui représente le concept de personne opposé au concept d’individu.

3) le document et son indexation, le cœur de Brozer

Chacune des personnes définissant un individu est détaillée dans un document généalogique. Les informations issues de ces documents constituent ainsi le cœur du système Brozer, et seront codées dans un nouveau format, le .DGS. Ce format sera capable d’intégrer de façon permanente toutes les informations généalogiques contenues dans tous les documents : noms, prénoms, dates mais aussi taille, couleur de cheveux etc. Ce format se devra d’être modulable (vu la multitude de documents pouvant être une ressource généalogique) et surtout uniforme pour toujours être reconnu du système.

L’indexation (ou le relevé) du document sera effectué par la communauté des utilisateurs de Brozer pour en extraire les informations. Et toutes les informations extraites seront intégrées dans l’arbre généalogique et auront comme source le document indexé.

tracabilite2

Ainsi, en cliquant sur l’individu x, on aura tous les documents dans lesquels il est apparu, y compris ceux dont l’individu central n’est pas l’individu x. C’est la forme ultime de traçabilité. Et cela semble prometteur.

Evidemment, cela nécessite que l’indexation par la communauté soit juste, exhaustif, et relié au bons individus. Nicolas m’a confié que les relevés auront 4 “niveaux de preuve” : le premier correspond à une indexation partielle quand le quatrième sera un relevé exhaustif vérifié par d’autres membres de la communauté. De quoi intégrer une hiérarchie dans la validité des informations.

Les liens qui seront créés manuellement entre individus de l’arbre et personnes extraites des documents seront évidemment réversibles en cas d’erreurs, sans toutefois perdre les informations de l’indexations du document. L’intelligence humaine gardera donc bien le contrôle du système, en intégrant les notions de doute, d’hypothèse et d’erreur.

On peut ici voir le lien avec un autre volet du projet Brozer qui est déjà très avancé : le service Téléarchives, qui permet à chacun (particulier et association) de déposer ses documents numérisés sur le web (son propre serveur ou un espace de stockage loué à Téléarchives), de les visionner facilement et de les indexer (dans le futur, avec le format .DGS).

4) l’arbre universel et le matching

Sur Brozer, on ne travaille pas sur son arbre généalogique, mais sur une partie d’un grand arbre universel. En effet, l’hypothèse de départ de Brozer est de dire qu’il n’existe pas deux individus identiques (comme il n’existe pas deux documents identiques) et donc, il est inutile d’avoir deux arbres différents avec les mêmes individus dedans. De plus, Nicolas est persuadé qu’il est impossible techniquement de fusionner deux arbres ensemble, même si les individus qui les composent sont identiques.

Alors qu’est ce qui va se passer concrètement :

  1. Je vais rentrer des documents dans Brozer que je vais indexer
  2. Je vais en extraire des personnes que je vais pouvoir lier à des individus déjà existant dans l’arbre, ou en créer de nouveaux, évidemment.
  3. Mais le logiciel va également me proposer des individus qui pourraient correspondre à la personne extraite de mon document. C’est ce qu’on appelle le matching.
  4. Libre à moi de dire au logiciel si je pense qu’il a raison (et valider le matching) ou lui indiquer que je pense qu’il a tort (et rejeter le matching). Si je pense qu’il a tort, le lien créé sera “ne correspond pas à cet individu” avec la raison de ce rejet, car l’absence de lien avec son explication est une donnée généalogique à prendre en compte.

Mais comment le logiciel me propose des individus ? Si l’idée de Gennus est de comparer les empreintes des individus, Brozer compare les documents sources et donc les personnes extraites. En effet, il ne peut pas exister deux actes de naissance identiques. Si deux documents postés sur Brozer sont identiques, c’est que les personnes extraites sont identiques. Donc l’individu auquel les personnes sont liées. Cela nécessite une indexation propre, avec un niveau de preuve élevé (cf. paragraphe précédent) et donc une communauté active et nombreuse.

5) la communauté Brozer se devra d’être besogneuse

Tout l’enjeux de Brozer est là pour moi. Car si le l’idée d’une généalogie  en tant que science participative, très documentée, avec des sources bien indexées, et une traçabilité optimum le tout sur un arbre universel avec une interface simple et claire, est très intéressante, elle ne pourra pas être concrétisée sans une communauté active de généalogistes expérimentés qui pourront intégrer de nombreuses informations fiables au site.

Mais comment inciter les généalogistes à utiliser la plateforme en sachant que :

  1. Le droit d’entrée sur Brozer s’élèvera à 25€ par an (ou un peu moins selon son appartenance à des associations, etc.)
  2. Que l’import gedcom n’est pas autorisé, sinon comme aide de départ, car il n’est pas compatible avec le modèle (la logique) de Brozer.

Car oui, c’est là le principal problème pour moi : comment faire en sorte que des généalogistes chevronnés reprennent leurs travaux à zéro en commençant par rentrer des documents, les indexer dans un nouveau format, en extraire des personnes et les lier à des individus quand on a 1000, 5000, 10 000 individus dans son arbre ?

Si ce travail est long, fastidieux, et rébarbatif, il sera absolument nécessaire pour le fonctionnement futur de Brozer. Car sans communauté, pas de base de données conséquente et sans base de données conséquente, pas de matching efficace, pas d’arbre universel et donc pas de futur à cette start-up.

Nicolas LAWRIW pense que son projet d’avoir un arbre avec des informations plus fiables, de pratiquer la généalogie de cette façon (en tant que science participative) et d’avoir un arbre universel appartenant à une coopérative (donc à l’ensemble de ceux qui le crée) est suffisamment porteur pour attirer les généalogistes en masse afin d’approvisionner la base de données initialement. Il va falloir néanmoins réussir à les convaincre que cette façon de faire est mieux que leurs habitudes de 20 ans, et on sait tous que changer les habitudes des généalogistes est très difficile.

Pour les débutants qui vont démarrer leurs travaux par contre, la simplicité de la construction de l’arbre à partir des documents, cette logique de la recherche appliquée à la saisie des informations, et la traçabilité importante peuvent paraître suffisant pour inciter les jeunes à utiliser Brozer plutôt qu’un autre logiciel de généalogie.

Passée cette étape critique du lancement, lorsque le nombre de documents indexés sera conséquent, Brozer pourra alors apporter sa véritable valeur ajoutée pour les généalogistes, à savoir une généalogie fiable et très documentée. Scientifique.

Conclusion

La philosophie de Brozer me parait très intéressante. Cette façon d’entrer des informations dans l’arbre par la saisie d’un acte est une fonction qui me plait déjà chez Heredis, mais la traçabilité des informations et le fait d’avoir une généalogie propre est très documentée est un vrai plus pour Brozer.

Cependant il va falloir faire un très gros travail pour inciter de nombreux généalogistes à transposer leurs travaux sur Brozer. Personnellement, et je ne suis pourtant qu’un généalogiste débutant, je n’ai pas très envie de reprendre ma généalogie, qui est le résultat de sept années de travail, à zéro. Il va falloir un premier contact très positif avec Brozer et donc une première ébauche très réussie pour me convaincre. Le premier contact sera primordial et Brozer n’aura pas le droit à l’erreur.

Pour en savoir plus

  1. Contacter nicolas.lawriw@brozer.fr par mail
  2. Le compte twitter de Brozer @Brozer_coop
  3. Lire l’interview de Nicolas LAWRIW par Guillaume de Morant dans le numéro 207 de la revue Française de généalogie, daté d’août-sept. 2013, p.39-40
  1. Revue Française de Généalogie,  N° 207, daté d’août-septembre 2013, p.40 []
  2. chère à Sophie Boudarel : Voir ici []