J’ai en ce moment une question de nomenclature qui me pose soucis. Vous en avez peut-être eu vent via un de mes tweets, ou via mon article précédent que je mets régulièrement à jour. L’article du #geneatheme de janvier est en effet un article vivant, qui s’écrit, se modifie et s’efface au fil du temps.

Cette question de nomenclature me pose soucis car je ne sais pas comment s’appelle mon ancêtre Mathieu. Ou plutôt comment je dois l’appeler. Le problème est si simple qu’il en est compliqué : mon SOSA78 a été baptisé en 1788, et se prénomme Mathieu. Il est né de père inconnu, son parrain s’appelle Bonnel.

Il sait écrire, il signe mathieu.

Signature de Mathieu, dit Bonnel (1788- )
Signature de Mathieu, dit Bonnel (1788- )

Quand il se marie en 1814, SOSA78 est dénommé “Mathieu”. Il est marin à Villeneuve-lès-Maguelone. Quand il devra présenter à l’officier de l’état civil de Frontignan ses enfants dès 1815, on le nommera “Mathieu, dit Bonnel, pêcheur” ou “Mathieu, pêcheur, dit Bonnel”, cela dépendra des fois. Ses enfants auront comme patronyme son prénom, cela semble logique. Mais que faire du “dit Bonnel” ?

Les officiers de l’état civil hésiteront : dans les marges des actes, on nommera ses enfants parfois “Mathieu”, parfois “Mathieu dit Bonnel”, cela dépendra des fois, ou plutôt des époques, des officiers d’Etat Civil.

Les enfants grandissent et devront à leur tour présenter leurs propres enfants : de la même manière, il semblerait que “Mathieu” et “Mathieu dit Bonnel” soient pour les rédacteurs synonymes. On ne sait pas ce qu’en pensent les principaux intéressés, ils ne savent signer.

Mais mon problème en est-il un pour cette famille ? Est-ce un souci de ne pas savoir s’ils se nomment Mathieu, Bonnel, Mathieu dit Bonnel ou Tartempion ? Probablement que, parmi les quelques familles de pêcheurs de Frontignan en 1830, chacun savait qui était Mathieu. On devait l’appeler Mathieu, Mathieu le pêcheur pour ne pas le confondre avec le boulanger, ou Bonnel pour le désigner autrement. Peut-être même qu’il avait un surnom qui n’a jamais traversé les âges. Mes frères m’appellent bien Roumsi, et quand, dans la famille, on dit Roumsi, tout le monde sait de qui on parle. Finalement, c’est à ça que sert un prénom, un nom ou un surnom, à désigner quelqu’un par un mot, à le distinguer d’un autre, à l’oral ou à l’écrit. Savoir de qui on parle, quand on en parle.

Mais pourquoi est-ce alors devenu un problème en janvier 2014 ? J’étais en train de creuser quelques pistes pour mettre un terme à ce dilemme intellectuel (comment je dois le nommer lui, et ses enfants dans ma généalogie ?) quand je me suis posé cette question : pourquoi cette question maintenant ?

En fait, je pense que cette question de nomenclature, d’autres se la sont posée avant moi. Par exemple l’officier chargé du recensement de 1836. Voilà ce qu’il renseigne :

Qu’est-ce qui est passé dans sa tête au moment de renseigner “Mathieu” dans la colonne nom, et “dit Bonnel” dans la colonne prénom ? Pour les enfants de Mathieu, il a dû hésiter quelques instants, se dire que “Mathieu dit Bonnel” ferait l’affaire et mit le même nom pour chacun, par soucis de cohérence. L’épouse par contre est “Desons épouse Mathieu”. Peut-être que “Mathieu dit Bonnel”, aussi cohérent que cela put être, ne rentrait pas dans la case. Je pense qu’il a dû se poser la question, mais qu’il ne s’est pas pris le chou trop longtemps.

Mais il s’est posé la question, c’est sûr. Pourquoi ? Parce que, comme moi aujourd’hui avec Heredis, il a dut remplir des cases.

Le problème n’est pas un problème intellectuel, car je suis persuadé que quand on voulait parler de SOSA78 en 1836, à l’oral ou à l’écrit, on savait très bien le faire. Moi-même dans ce texte, je ne me pose pas de questions et je pense que vous, lecteurs, n’êtes pas perdu quand je veux désigner Mathieu, que je le fasse avec Mathieu, avec le pêcheur, avec SOSA78 ou avec “mon ancêtre”.

Le problème est un problème administratif. Un problème de cases. Cette simplification à l’extrême de la saisie de données, qui nous fait remplir des cases est le plus souvent adaptée car nous avons dans notre société accepté une nomenclature uniforme : un nom, un ou plusieurs prénoms. Un individu. Mais cette simplification par des cases n’a pas de réel sens intellectuel, tant qu’on sait de qui on parle, quand on en parle. Et c’est bien l’objectif d’un nom, n’est-ce-pas ?

Cette simplification pose problème aujourd’hui, et montre la plasticité du cerveau humain par rapport à la rigueur de la machine. Heredis veut absolument que le nom de famille de Mathieu ne soit pas vide, pour lui, cela n’a pas de sens. Il faut mettre quelque chose dans la case. Et l’esprit humain, dans ce cas précis, ne se moule pas à la rigueur de la machine.

Ma lutte avec Heredis a commencé quand j’ai découvert que la maman de Marie Catherine SALABERT s’appelait Marie MATHIEU. Alors son père devait se nommer MATHIEU. Heredis remplit la case seul, sans mon aval, et laissa le prénom à ma convenance, tant qu’on gardait comme nom de famille MATHIEU. En découvrant son acte de naissance, j’ai effacé ce nom et laissé un espace. Heredis n’en a pas voulu. J’avais le droit d’effacer ce nom, de le changer, de faire ce que je voulais mais pas de laisser la case vide. Dès que je rentrais un acte dont Mathieu était un témoin, Heredis rajoutait un “?” dans la case du nom. Il admettait que je ne sache pas son nom, mais n’admettait pas qu’il n’en ait pas.

2015-01-21_192818Pour les enfants de Mathieu, c’était un autre problème qui se posait : Quel mot mettre dans quelle case ? Où placer le “dit Bonnel”. J’avais trop de cases comme trop de possibilités : nom, suffixe, surnom, … Des possibilités qui devaient permettre à mon esprit de trouver une solution satisfaisante. Mais ce ne fut pas le cas. Aucune solution n’était juste. Aucune n’était vraie. Donc aucune ne pouvait convenir strictement. Ces possibilités, aussi multiples qu’elles étaient, restaient trop réductrices. Ou trop complexes, je ne sais pas.

Je voulais avoir une solution. En fait, il n’y en avait pas.

En étudiant la famille de Mathieu, j’en ai beaucoup appris sur lui, sur son métier, sur sa vie. J’ai lu des extraits de Gallica présentant la vie des pêcheurs entre Agde et Aigues-Mortes au XIXè siècle.  J’ai importé de nombreux actes dans Heredis. Je n’ai pas fini, bien entendu, mais j’ai progressé dans ma connaissance de sa vie. Et finalement peu importe la manière dont je vais remplir la case du nom de famille, je connaîtrai mieux la vie de cette famille que de bien d’autres dont l’intitulé rentre dans le moule de nos logiciels.

La morale de tout cela c’est que les tableaux et les cases sont pratiques pour la saisie, la création, l’exploitation et l’exportation de bases de données mais que cela ne correspond pas à la réalité de la vie d’un Homme. La vie d’un Homme, désigné par un nom, est d’une simplicité bien plus complexe qu’un ensemble de cases. C’est ça aussi qui est intéressant dans nos recherches.