J’ai été, comme Brigitte1, invité par Toussaint Roze à découvrir hier le renouveau de genealogie.com. Malheureusement je n’ai pas pu m’y rendre (Paris, travail, tout ça…) mais j’ai suivi avec intérêt sur twitter la présentation des nouveautés et j’ai pu avoir le 7/12/2016 Toussaint Roze au téléphone pour parler de Filae.

Filae, un nouveau nom pour l’international ?

La première chose qui change, c’est le nom.

  • genealogie.com
  • filae.com

Est-ce une volonté de se séparer de l’image de genealogie.com, perçu dans la communauté généalogique dans mon esprit comme une entreprise plutôt à destination des débutants, avec une déontologie très modérée, un esprit bagarreur2 et une ambition mercantile de premier plan, donc très négative et à l’opposée de ce que véhicule geneanet (son premier concurrent) presque “associatif” dans mon esprit (même si, sur twitter, j’ai été sévèrement retoqué dernièrement3 ) ?

Est-ce une volonté de mieux identifier l’entreprise (filae est une entreprise, genealogie une pratique) ?

Est-ce une volonté d’expansion à l’international avec une marque disponible (genealogy.com appartient à Ancestry), plus identifiable, avec un nom pouvant être prononcé partout ?

Je pense qu’il s’agit un peu de tout ça. Un nouveau départ pour une nouvelle vie. Créer un produit, filae, facilement identifiable et pouvant permettre un développement à l’international, ou au moins faire venir facilement des internautes étrangers (avant, pourquoi pas, de proposer des données étrangères).

Evidemment, le référencement exceptionnel qu’apporte le nom de domaine genealogie.com (tapez généalogie sur Google…) sera, conservé pour les néophytes, et pour apporter un flux de clients potentiels. D’ailleurs, l’approche de Toussaint Roze est toujours de cibler les débutants en simplifiant le démarrage des recherches, et d’élargir le nombre de généalogistes en France.

Un site web moderne, simple, et fluide

Par rapport à genealogie.com, le site s’est considérablement simplifié. Exit tous les encadrés moches de partout, le menu compliqué. Désormais, le site est propre, le menu est simple, l’accent est mis sur la barre de recherche. Le site est rapide, il n’y a aucune publicité (en tout cas je n’en ai pas vu) et il me plait. Indéniablement, il est beau et efficace. Il est so 2016.

filae-com-confirmation-d-abonnement

Le contenu

Les données disponibles chez filae sont : 1) les données issues des arbres en ligne, 2) les données issues des associations de généalogie mais surtout 3) les données issues des archives départementales en ligne. Pour faire simple, filae a copié toutes les images diffusées par les archives départementales en ligne (il n’y a donc pas tout l’Etat civil, parce que des départements résistent), les a nettoyées des mentions marginales (la CNIL est stricte là-dessus), a indexé le contenu (nom, lieux, dates) en faisant un lien directement sur le mot-clé (si je tape ‘becle’ dans le moteur de recherche, il m’envoie directement sur le ‘becle’ dans l’image de l’acte), a stocké toutes les images sur ses propres serveurs et a mis en place un viewer pour les diffuser.

En somme, ils ont fait ce que j’attends depuis longtemps que les archives fassent4 (depuis 2011 quand même) : une centralisation des actes en ligne français, une indexation efficace, un moteur de recherche performant pour retrouver les actes, le tout dans une interface unique, simple, fluide et efficace.

Seulement, j’aurais aimé que ce soit fait par un acteur public…

recherche-3

Un tel travail a été probablement entrepris depuis de longues années (bien avant la directive de décembre, on y reviendra) car il est colossal. 100 000 000 d’images, nettoyées des mentions marginales, indexées, avec une repère visuel sur chacune d’elle pour que le nom recherché renvoi directement au bon document, stockées, puis visualisées avec rapidité : cela demande un investissement humain, financier et matériel important. Il faut quand même féliciter filae de ce travail d’indexation assez remarquable.

Évidemment, on peut se poser la question de l’aspiration des données des archives en ligne, pas très éthique d’une certaine manière, même si légal au vu des dernières lois françaises.

C’est surprenant, mais légal

Dans les documents de présentation (communiqué de presse, présentation, articles de blog), l’accent est mis sur la légalité de ce procédé (loi Valter5 surtout, correspondant à la directive européenne PSI). On sent qu’ils souhaitent anticiper toute polémique concernant la légalité du procédé. Je ne suis pas juriste, mais voilà quelques éléments :

Depuis la directive européenne PSI6, filae a anticipé l’arrivée en France d’une loi sur l’Open Data qui existe maintenant depuis 2015 (loi Valter7 et loi Lemaire8 ). En gros, ces lois sont l’application de la directive européenne et disent 1) que les données publiques sont gratuites 2) qu’elles sont réutilisables gratuitement ou contre une redevance dont le montant est encadré par la loi. Les anciennes licences sont donc caduques avec, de principe, la gratuité et l’absence de licence pour réutiliser les données publiques. Maintenant, une discussion peut être faite avec chaque service d’archive en ligne pour en signer une nouvelle. On verra dans le futur comment cela va évoluer. Lire à ce sujet l’excellent article ci-dessous.

Une énorme faille dans la loi Valter sur les données culturelles ?
Publié le 13 déc. 2016 par CALIMAQ sur S.I.Lex

Sur le plan légal, c’est pour le moment cadré. Mais c’est vrai que sur le plan déontologique, l’aspiration des données est… étonnante. Je suis sur qu’elle fera parler.

Une “ubérisation” de la généalogie ?

Elle a d’ailleurs déjà fait parlé en réalité (l’article évolue au fil des publication du web…) : Thomas Robert évoque sur son site une ubérisation de la généalogie9. J’ai plutôt l’impression que c’est une netflixation ou une spotifyxation de la généalogie : un abonnement de 6 euros par mois (c’est moins que le précédent abonnement à genealogie.com), pas de publicité, toutes les données des AD en ligne indexées. Effectivement, c’est radical. Un principe qui n’est pas sans rappeler l’indexation du recensement américain par les grands groupes de généalogie10. Radical pour des français donc, mais finalement pas nouveau pour le monde de la généalogie.

Par contre je n’aime pas l’idée de renseigner mon numéro de carte bancaire avant même de pouvoir essayer gratuitement l’application. Ce concept que j’ai aussi retrouvé chez Uber me dérange profondément. Vraiment. Il accentue l’esprit mercantile, et cette image là n’était déjà pas le point positif de genealogie.com.

La suite ?

Dans mon esprit, la suite est simple : poursuivre ce travail les données plus anciennes, puis progressivement les autres documents déjà mis en ligne par les archives départementales. On rappelle d’ailleurs ici qu’Archimaine, qui numérise des données des AD pour les mettre en ligne, appartient à… filae.

L’idée de Toussaint Roze est d’être complémentaire des AD en ligne : l’index et la simplicité sont les deux valeurs ajoutées payantes de filae. Chacun verra s’il estime que ces deux valeurs ajoutées méritent l’abonnement. Je le pense. Cela dit, je pense aussi qu’il est toujours possible de réaliser un portail équivalent mais public par l’essor du collaboratif : cela prendra du temps, c’est vrai, mais je suis sur qu’on y viendra.

Mon avis

  1. 🙂 car ce site est moderne, simple (et Dieu sait si j’aime la simplicité en informatique), rapide, efficace et beau.
  2. 🙂 parce que c’est un acteur Français qui a effectué ce travail (on aurait pu avoir ce jour la présentation du même service par Ancestry ou MyHeritage).
  3. 🙂 parce que c’est ce dont je rêve depuis 2011, et que j’ai déjà décrit à l’époque dans un article11.
  4. 🙁 parce que je pense que ce type de portail devrait être réalisé par le service public.
  5. 🙁 parce que je n’aime pas devoir rentrer mon code de carte bleu avant d’utiliser un service gratuit. J’ai l’impression de me faire avoir.

Enfin, ce que j’ai déjà dit ailleurs, retenons aussi que la généalogie est personnelle : chacun a sa manière de pratiquer. Pour moi, filae simplifie la première étape de la création d’un arbre (BMS / NMD) mais ne remplacera pas ce qui m’anime dans cette pratique : découvrir la vie quotidienne de mes ancêtres : qui ils sont, ce qu’ils ont vécu, leur quotidien.

Et en plus, j’aime sentir l’odeur des vieux registres.

Sources et Références

  1. Filae, les ancêtres du 19è siècle à portée de clic, publié le 06 déc. 2016 sur Chroniques d’antan et d’ailleurs []
  2. Le juge, l’article 11 et les données personnelles, publié le 31 juil. 2011 sur Papiers et poussières []
  3. cf. conversation avec Rémi Mathis, sur twitter []
  4. A propos du débat sur les archives : mon brainstorming, publié le 15 mar. 2011 sur genBècle []
  5. FILAE.com, en mouvement dans les pas de la loi pour des données libres, publié le 7 déc. 2016 sur K.pratique []
  6. Directive PSI, sur Wikipedia []
  7. LOI n° 2015-1779 du 28 décembre 2015 relative à la gratuité et aux modalités de la réutilisation des informations du secteur public (1), sur Legifrance []
  8. LOI n° 2016-1321 du 7 octobre 2016 pour une République numérique (1), sur Legifrance []
  9. Filae, est-ce le début de l’ubérisation de la généalogie?, publié le 7 déc. 2016 sur Geneatom []
  10. Recensement américain de 1940 : la mise en ligne remporte un vif succès, publié le 06 avr. 2012 sur rfgenealogie []
  11. A propos du débat sur les archives : mon brainstorming, publié le 15 mar. 2011 sur genBècle []