De la fenêtre du deuxième étage, Pierre Colombier apercevait les premiers rayons du soleil qui inondaient déjà de chaleur le petit café de France. C’était là qu’il se trouvait hier après-midi quand on l’a fait demander au 30 de la rue Jean-Jacques Rousseau, à deux pas de la faculté de Médecine et du Jardin des Plantes. Un coup de feu avait été entendu dans la montée d’escalier. Pierre pris une nouvelle bouffée de cigarette, sans doute la dernière avant qu’il n’écrase le mégot dans le cendrier de son bureau. La fumée grise ajoutait encore un peu à la lourde atmosphère de la pièce, mais c’est comme ça qu’il créait l’intimité nécessaire à l’interrogatoire des témoins. Cela lui rappelait les cigar club londoniens. Mais le café noir remplaçait le whisky.

“Entrez, Monsieur Arnaud, je vous en prie. Installez-vous.”

L’homme qui venait d’entrer avait une cinquantaine d’années. Son teint mat et ses larges mains écorchées évoquaient un homme de la Terre. Sa mine épuisée, sa moustache mal peignée et son veston débraillé évoquaient un homme dévasté. Il tira la chaise devant lui et s’affala de tout son poids. Ponciant Arnaud n’avait pas fermé l’œil de la nuit.

“Puis-je vous offrir une cigarette et un café, monsieur Arnaud ?
– Je ne dis pas non, m’sieur.
– Andrieux ? Pouvez-vous nous apporter deux cafés s’il-vous-plait ? Quand êtes-vous arrivé chez votre fils, hier après-midi ? Tenez, du feu.
– En réalité, je suis arrivé vers onze heure du matin, par le train de cinq heures m’sieur. Je souhaitais manger avec mon fils pour discuter des lettres qu’il m’envoyait régulièrement.
– Des lettres ?
– Oui. Henri m’en envoyait régulièrement pour me demander de l’argent pour les livres, pour l’inscription à la faculté, ce genre de choses.
– Et donc vous êtes arrivé hier pour le déjeuner.
– Voilà.
Colombier griffonna quelque chose dans son carnet.
– Que s’est-il passé ensuite ?
– Henri n’était pas encore dans son appartement, j’ai pensé qu’il devait être à la faculté. Alors je suis allé me promener un peu dans le jardin des plantes, pour l’attendre. Évidemment, je ne l’avais pas prévenu que j’allais venir, puisque j’avais pris le décision la veille au soir.
– Pourquoi cette soudaine précipitation ? demanda Colombier avec curiosité
– Je venais de recevoir une nouvelle lettre. N’arrivant plus à assumer ses frasques, j’ai décidé de venir pour le questionner quoi.
– Ses frasques ?
– Oui, ou je ne sais pas. Récemment il me disait que ses dettes étaient plus importantes que prévues, mais que c’était à cause de l’achat des livres, pour les études. Mais je ne suis pas si bête, vous savez. Henri n’a jamais été brillant. Je pense qu’il devait jouer à des jeux d’argent, ou des choses comme ça. On ne peut pas dépenser autant pour étudier et être toujours au rattrapage, toujours dernier. Même le baccalauréat, il l’a eu en Octobre, alors que ses camarades étaient déjà en vacances.
– À combien s’élevaient ses dettes ?
– Il ne m’a jamais dit combien il devait, au total, mais la dernière lettre me réclamait plusieurs centaines de francs. Soit disant pour des livres d’obstétriques.
– Vous avez évoqué des jeux d’argent, vous le connaissez joueur ?
– Non, pas vraiment. Mais vu ce qu’il me demande et le fait que je n’arrive pas à comprendre comment il dépense cet argent, j’imagine des choses vous savez.
– Possédez-vous une arme à feu, Monsieur Arnaud ?
– Pourquoi cette question ? Vous pensez que j’ai tiré sur mon fils ?
– Non, mais je me demande à qui appartenait le revolver qu’il s’est mis sur la tempe hier après-midi, était-ce le vôtre ?
– Non m’sieur l’agent, pas du tout. Je n’ai que des fusils de chasse que je range au grenier, des fusils à plombs. A peine de quoi tirer un lièvre ou un canard. Je ne sais pas d’où il sortait ce revolver, mais quand il l’a pris entre ses mains, j’ai cru qu’il allait me tuer…”

Ponciant Arnaud regarda à travers la fenêtre, juste au-dessus de l’épaule de l’inspecteur. Une larme coula sur sa joue. Il ferma les yeux et entendit d’abord la détonation explosive qui propulsa violemment la chaleur de son fils contre son visage, puis le bruit sourd d’un homme désespéré qui finit ses jours sur le joli plancher de chêne d’un petit appartement d’étudiant. La violence de la dispute laissa subitement la place à un silence mortel.

L’inspecteur Colombier laissa quelques instants M. Arnaud dans ses pensées avant de l’interrompre.

“Monsieur Arnaud, votre fils pratiquait-t-il le tir sportif ?
– Pas que je sache, non. Enfin je veux dire, je ne crois pas.
Colombier écrivit quelques lignes sur son carnet.
– Ce pistolet a été acheté à Marseille, si l’on en croit sa boîte. Savez-vous ce qu’il allait faire là-bas ? Y allait-il souvent ?
– À Marseille, on n’y va guère. On avait une cousine qui habitait à Aix, mais ça fait longtemps qu’elle est morte la pauvre. Je ne vois pas bien quand il pourrait y aller, à Marseille, avec son travail.
– Il semble pourtant qu’il y allait quelquefois. On a retrouvé des notes d’hôtel de standing et des billets de train. Tenez, il y était encore la semaine dernière.”

L’inspecteur tendit une note d’hôtel datée du 15 février. Ponciant examinait la note avec un regard perdu. Il ne comprenait pas. Henri ne lui avait jamais parlé de Marseille.

Colombier reprit :
“Votre fils, joue-t-il au bridge, Monsieur Arnaud ?
– Il y jouait petit avec son oncle. Enfin son oncle, un cousin éloigné plutôt. Ma femme était sa domestique. Le Dr Arnaud. C’est d’ailleurs à cause de lui qu’il est allé faire médecine. Pour reprendre le cabinet. Mais je ne crois pas qu’il y joue encore ceci dit.
– Moi je crois qu’il y joue encore, monsieur. Et qu’il était à Marseille pour jouer.”

Ponciant était perdu. Il ne reconnaissait pas du tout son fils. Un fils qui cachait dans sa table de nuit un pistolet. Un fils qui la veille s’était suicidé sous ses yeux.

“Connaissez vous des amis de votre fils, Monsieur Arnaud, avec qui il aurait pu jouer au bridge ?
– Non.
– Une petite amie ?
– Non.
– Un copain de faculté ?
– Non…
– Connaissez-vous votre fils, Monsieur Arnaud, s’écria Pierre Colombier en se levant brusquement, les deux mains sur le bureau, comment peut-on ignorer les voyages, le bridge, le pistolet, les amis ?
– Je…
– Savez-vous qu’il avait manqué les examens de Noël ?
– …
– Qu’il n’allait presque plus en cours ?
– NON ! Je ne sais pas tout ça, répliqua Ponciant en sanglots. Non… Je ne savais pas. Mais pourquoi me dites-vous tout cela ? Mon fils est mort hier ! Hier, vous entendez ? Arrêtez maintenant !”

Colombier ralluma une cigarette, sans quitter Ponciant Arnaud des yeux. Il se rassit et continua :
– Vous êtes carrier, c’est cela ?
– Oui m’sieur.
– Henri était votre seul fils, n’est-ce-pas ?
– Oui m’sieur, répondit Ponciant en tremblant.
– Vous vouliez qu’il fasse médecine, vous ?
– Pas vraiment, inspecteur, j’aurais préféré qu’il reste au pays.
– et lui, le voulait-il ?
– Je ne sais pas bien. Je pense qu’il aurait été plus heureux dans un métier plus simple. Mais c’est ma femme qui a insisté. Elle voulait qu’il fasse comme le Docteur, à gagner sa vie comme un roi qu’elle disait. À ne pas casser des cailloux comme moi. À vivre dans la grande maison, à découvrir le monde. C’est elle qui l’a forcé, un peu. Lui il était surtout content de partir de Goult je crois.
– votre fils était-il heureux, Monsieur Arnaud.
– Je… Je ne sais pas. Je crois, enfin, je pense.

Colombier attendit quelques instants. Il lança un signe de tête à son collègue tapi au fond du bureau. Andrieux se leva et s’approcha de Ponciant Arnaud.

– Merci monsieur Arnaud, L’agent Andrieux va vous raccompagner.
– Je… C’est fini ? Je veux dire déjà ?
– Oui, c’est fini. Je suis désolé pour votre fils, vous savez. Toutes mes condoléances.
– Je… Merci balbutia Ponciant en se levant.

Il aggripa son chapeau, se retourna vers Andrieux et sortit. Une fois la porte fermée, Colombier arracha la feuille de son calepin et la jeta. En s’enfonçant dans son siège il pensa à son fils, le connaissait-il mieux ?