Ce matin, j’ai eu reçu sur twitter un message de Stéphanie Trouillard, journaliste à France 24, pour me présenter une exposition en ligne consacrée aux lettres retrouvées d’une jeune fille de 14 ans, Louise Pikovsky. Ces lettres ont été écrites pendant la Seconde Guerre Mondiale, avant que Louise ne soit déportée. Ce web-documentaire est tout à fait passionnant, et présente quelques caractéristiques très intéressantes.

Louise Pikovsky
“Si je reviens un jour”. Crédits

L’exposition

On ne sait pas s’il s’agit d’un documentaire, d’une présentation atypique d’un travail de recherche, ou d’un musée en ligne. L’exposition (j’ai choisi ce mot pour ce travail car je trouve qu’il met bien en valeur le contenu) est vraiment bien faite, mêlant vidéos, photographies, et rédaction dans un style journalistique.

Voir l'exposition

L’histoire de Louise est retracée à partir de lettres échangées pendant l’été 42 avec l’une de ses anciennes professeurs, Mademoiselle Malingrey. Ces lettres sont magnifiques, bien écrites et très émouvantes. Elles relatent l’arrestation de son père lors de la rafle du Vel d’Hiv’, et la souffrance qui en découle, bien que le pudeur de Louise Pikovsky ne la laisse que transparaitre.

“Oh ! Mademoiselle, si vous vouliez me reparler de la joie. Je suis sûre que nous ne pouvons apprécier le bonheur qu’après avoir souffert, mais est-ce que la souffrance a des arrêts. Je finis par en douter. Je vous embrasse affectueusement”Louise Pikovsky

Cette souffrance est celle d’une petite fille brillante, Prix d’Excellence de l’année 1940-1941, et très philosophe. À la question “Vous étiez bien petite au moment de l’exode de 1940. Si vous aviez été à l’âge où vous êtes maintenant et qu’il vous ait été permis de n’emporter avec vous qu’un seul livre, quel est celui que vous auriez choisi ?” voici la réponse de Louise :

“Un tel livre doit me distraire en me faisant oublier toutes les horreurs de la vie, me redonner du courage. Il doit aussi me former le caractère et surtout, il faut que je le relise sans me lasser. Quel livre me donnera tout cela à lui seul ? Un livre de prière en français et je n’en vois pas d’autre. (…) Lorsque la terre est en proie à d’effroyables carnages, que les hommes vous causent de grandes tristesses, où pouvez-vous [vous] réfugier sinon avec Dieu ?”Louise Pikovsky

On a quand même du mal à imaginer ces mots dans la bouche d’une adolescente de 13-14 ans. Enfin moi, j’ai du mal.
Cette adolescente, sa famille, ont tous été arrêtés, puis déportés dans un premier temps à Drancy et enfin à Auschwitz. C’est là qu’elle mourra, assassinée par les Nazis. Une petite fille parmi tant d’autres.

L’apport d’une exposition sur le Web

Je vois de nombreux apports à une exposition sur le web.

D’abord, l’intemporalité et l’universalité du web est un atout. D’où que l’on soit, dans une école à Annecy, un bureau à Puteaux, ou chez soit en Amérique, on peut découvrir cette exposition sur Louise Pikovsky. Et tant que dure le site web, dure l’exposition. On s’affranchit des contraintes liées à l’exposition dans un musée, celles d’un lieu et d’une date. Et c’est très intéressant pour un travail de mémoire. Par contre, cette dématérialisation ôte l’aspect lourd, solennel et pesant d’une exposition dédiée à la Shoah. C’est le principal reproche que je fais à ce mode d’expression. En picorant un chapitre entre le fromage et le dessert, on perd (un peu) la force et l’humanité de ces lettres face à l’atrocité des camps de la mort.

Ensuite, ce mode d’expression permet une liberté importante pour le rédacteur : textes, photos, vidéos, infographies. Tout ce qui est possible de faire sur le web se retrouve sur ce site, qui est par ailleurs très épuré et très beau. Cette liberté permet au lecteur de vagabonder, de picorer, de fureter et de s’attarder à la lecture des lettres ce qui, dans un musée, est bien plus compliqué. C’est très agréable pour le lecteur de pouvoir lire les lettres in extenso, puis de découvrir les textes de Stéphanie, accompagnés du reportage vidéo. J’aime beaucoup ce mode de diffusion, cette absence de contraintes et cette variété qui rendent la lecture très agréable.

Enfin, je crois que cela permettra également à des écoliers et des enseignants d’aborder cette thématique de la Shoah (l’apprend-t-on à l’école primaire ? Je ne me rappelle plus) par le biais d’une enfant de leur âge, à l’image du Journal d’Anne Franck qui m’a bouleversé lorsque j’étais enfant (hier soir, donc). C’est très précieux parce que ce qui bouleverse, ce qui marque, ce sont les émotions les plus fortes. Et la lecture de ces mots écrits par Louise est vraiment une émotion forte.

Une belle idée pour nos archives personnelles

Il y a quelques temps, je parlais des façons d’interroger nos anciens pour perpétuer l’histoire familiale. Quelques mois plus tard, j’ai découvert des outils qui nous permettent d’archiver nos documents personnels et de les mettre en ligne. Pour moi qui dispose de lettres anciennes, de correspondances entières, de passeports, de photographies cette exposition sur le web est vraiment un mode d’expression que j’aimerais mettre en œuvre pour partager cette mémoire familiale. J’aimerais pouvoir retracer la vie de Jules Chabaud lors de la première guerre mondiale, diffuser l’émotion que j’ai ressenti lors de la découverte de certaines lettres d’Henri Arnaud. Jordi Navarro avait très bien réussi cet exercice avec les carnets de son grand-père. Et je crois que cette exposition, ce web-documentaire, est un modèle et un exemple à suivre pour celui qui a des documents à faire vivre. Et nous en avons tous.

Merci Stéphanie de cette découverte. Vraiment. Louise Pikovsky m’a touché.

Voir l'exposition