Le gazon était envahi par de mauvaises herbes encore humides de la rosée du matin. Et quand une légère brise de printemps souffla parmi les arbres du jardin, il vint par la fenêtre ouverte la senteur puissante des roses et le parfum, plus subtil, des cerisiers en fleurs.

Du coin du canapé sur lequel il était étendu, Marc pouvait tout juste deviner le murmure monotone des abeilles cherchant leur chemin dans les longues herbes non fauchées, rendant plus oppressant encore ce grand calme. Cette vieille bâtisse ne tenait encore que par les visites irrégulières d’un homme d’une cinquantaine d’années, fumant d’innombrables cigarettes qui embrumaient un peu son esprit. Il tentait parfois d’imaginer la vie qui avait pu régner ici, les jouets éparpillés sur le sol de la salle à manger, les parties de ballons dans un jardin bien arrangé, les forsythias jouant le rôle des défenseurs et les pruniers devenant les cage d’un jeu imaginaire. Cet après-midi, quand elle sera sèche, il tondra la pelouse.

Marc écrasa sa quatrième cigarette dans une petite assiette ébréchée qu’il avait disposé sur la table en bois du salon dont la face côté fenêtre était maintenant décolorée par le temps. A côté de ce cendrier temporaire étaient étalés deux photographies encadrées, un document dactylographié annoté au crayon de bois et un carnet noir encore fermé. Marc saisit l’acte de mariage de son ancêtre et le relit une troisième fois. Il était né en 1988, il y a plus d’un siècle et demi, mais paraissait si vivant sur cette photographie dont seul l’encadrement mité révélait la lenteur du temps qui passe. Clément portait un costume bleu nuit et une barbe noire de jais entourant un large sourire. Sa main était posée sur l’épaule de sa jeune épouse qui, d’après l’acte, s’appelait Manon. Tout autour, des hommes en costumes sombres, des femmes en robe colorées et quelques enfants plissaient des yeux pour se protéger du rayonnement tardif d’un soleil orangé. La légende au dos de la photo ne donnait que peu d’informations : “La famille à La Redoute, sous un beau soleil. 24 Juin 2017”. Il avait deviné que c’était Clément qui avait écrit la légende, car la même écriture à l’encre noire renseignait “Xa, Yo, Ch’ti et Boubou, mes témoins précieux d’un moment heureux. 24 VI 17.” comme explication lapidaire à la représentation de quatre hommes entourant le marié sur la deuxième photographie.

C’était les dates similaires qui avaient permis à Marc de faire le rapprochement entre l’acte de mariage de son ancêtre et les photographies retrouvées dans le grenier. Et depuis, il essayait de mettre un nom sur chaque charmante figure que l’on avait figé sur papier glacé. Les vagues descriptions manuscrites devaient éveiller bien des souvenirs joyeux dans l’esprit du jeune marié, mais Marc en retirait aujourd’hui plus de questions entêtantes que de réponses fiables. Il ouvrit son carnet et commença écrire quelques notes rapides. Un tableau se dessinait, des flèches se mélangeaient, et les points d’interrogations se multipliaient.

Le carnet de recherche de Marc Ngöbé-Buglé

Où sont nés les frères de Clément ? Sont-ils les hommes de la photographie ? Où et quand se sont-ils mariés ? Qui sont les enfants ? Qui sont les deux autres témoins ? Car le raisonnement de Marc lui avait déjà donné quelques réponses. Boubou devait être Quentin Bouillard, le témoin kinésithérapeute. Yo certainement Yoann Germain, le médecin copain de faculté. Mais Xa et Ch’ti n’apparaissaient nulle part dans les textes. Concernant la photo de famille, on retrouvait sans aucun doute les parents de Clément, émigrés provençaux dans les Alpes à la fin des années 1970 dont la profession de retraité, fréquemment retrouvées dans les archives, n’évoquait pas grand chose en 2163. Le teint halé, le large sourire, la démarche franche et les cheveux grisonnant contrastaient avec l’image de religieux en retraite spirituelle que Marc s’était forgé, mais il n’avait pas plus de pistes ; et les trois frères de Clément avec leurs familles, que l’on retrouvaient dans les recensements antérieur à 1994 mais dont on ne retrouvait aucune trace dans les autres archives d’Etat Civil du village.

Marc fut brutalement ramené à la réalité par l’ombre fantastique d’un oiseau fuyant qui passa le long des rideaux de coton tendus devant la fenêtre produisant une sorte d’effroyable effet japonais momentané. Marc redressa sa longue silhouette, avec l’intuition qu’un détail lui échappait dans le grenier. En se relevant, il se cogna violemment la tête contre le lustre à six branches, créant ainsi une petite pluie de poussières dorées par le soleil, virevoltantes dans le silence du matin, et venant délicatement éclairer la chemise sombre du détective d’un instant. Après avoir installé l’escabeau, il grimpa furtivement dans les combles, adoptant une attitude féline : la souplesse du chat et le regard perçant du prédateur. Son dos s’arrondissait au moindre bruit, son pas se figeait au moindre son, son regard fixait chaque détail insolite. Comme cette étrange enveloppe mauve à l’écriture dorée délicatement déposée sur une pile de vieux manuels scolaires. Marc sentit son cœur battre plus fort, faisant presque éclater sa poitrine, chaque pulsation semblait comme la note bourdonnante d’un orgue éloigné.

Sans prendre le temps de redescendre, et en se contorsionnant maladroitement pour recevoir les quelques photons nécessaires à une lecture qui ne pouvait être différée, Marc commença à lire.

Mon cher Marc,

Eh bien, nous y voilà !

Je suis heureux de pouvoir enfin t’éclairer sur les quelques questions qui agitent ton esprit. Evidemment, cette démarche n’est pas tout à fait conventionnelle, j’en conviens, et pourrait même te perturber encore un peu plus. J’en prends le risque.

Tu sembles disposer de quelques informations suffisamment fiables sur moi pour que je ne te gâche pas plus le bonheur de la découverte. Par contre, tu ne trouveras pas les actes de naissance de mes frères en restant cantonné à la Maurienne. Guillaume et Thomas sont nés à Chambéry et Matthieu à Avignon. Non pas que mes parents ne se fussent déplacé trop souvent mais pour d’autres considérations aussi simples que la vie est complexe. Les années de naissance que tu as calculées sont presque bonnes, tu les retrouveras facilement.

Je suis le seul qui se soit marié à St Jean. Guillaume a préféré Versailles et Tauriac (respectivement son lieu de résidence et la terre des ancêtres de Charlotte, son épouse) une dizaine d’années plus tôt, Thomas s’est marié à Laure dans son fief de Gap, un bel endroit parmi les plus ensoleillé de France (c’est une blague que tu ne peux pas comprendre) et Matthieu a préféré nos terres ancestrales de Provence pour épouser Lydia.

Les enfants que tu vois sur la première photographie sont les trois enfants de Guillaume et Charlotte et les deux petites filles de Thomas et Laure. En fouillant sous les manuels scolaires tu découvriras un grand carton gris où j’ai stocké tous les livrets de famille après la guerre. Je te les donne aujourd’hui. Fais en bon usage.

Enfin, si tu veux découvrir qui sont Xa et Ch’ti, je te conseille d’aller voir du côté des archives paroissiales…

Bon courage dans tes recherches, tu verras, la généalogie est palpitante.

Amicalement,

PS : la retraite est un vieux concept que tu as évidemment du mal à imaginer. Mais elle n’a rien de spirituelle.

Il reposa la lettre précautionneusement, et se précipita sur la pile de cartons. Le premier ne contenait que des Annabacs et la collection complète des Lagarde et Michard, qui rapidement tombèrent au sol, soulevant un fin nuage d’une poussière sombre. Dans la confusion, une petite araignée se faufila aussi vite que possible hors de la zone de recherche. Un deuxième carton fut éventré, déversant au sol la connaissance dans un fracas assourdissant. Les ombres dansaient sur les poutres et les solives dans une brume épaissie. Les pages s’arrachaient, les livres volaient au rythme d’un cœur devenu incontrôlable, mais l’atmosphère se tendait et devenait irrespirable. A chaque inspiration, Marc sentait ses poumons se remplir des particules du temps, et ses lunettes étaient embuées de la sueur de son front. Il ne trouvait rien. Il ne voyait plus rien. Il sentit soudain sa tête tourner et une chaleur indescriptible lui monter au visage. Son regard était entaché par tant de scotomes scintillants qu’il se trouvait maintenant face à l’immensité d’un ciel étoilé. Il se sentit partir en avant, absorbé, digéré par une force surnaturelle et perdit connaissance.

Quand il se réveilla, Marc sentit la chaleur solaire caresser son visage ridé. L’odeur du tabac froid le rassurait : il était en lieu connu. Il se releva du canapé, attrapa un bout de pain qui traînait et regarda par la fenêtre. L’herbe était sèche maintenant, il était temps de tondre la pelouse.

“C’est avec la logique que nous prouvons et avec l’intuition que nous trouvons.” marmonna-t-il en regardant les photos jaunies. Il avait les réponses. Il ne restait plus qu’à les prouver désormais.

Cet article a été rédigé dans le cadre du #RDVAncestral, un projet d’écriture, ouvert à tous, qui mêle littérature et généalogie. En savoir plus.