Nerveusement, je tâtais la poche interne de mon veston, comme pour vérifier que la lettre s’y trouvait encore. Sur ce petit bout de papier qu’elle m’avait envoyé quelques semaines plus tôt, son écriture maladroite dessinait les contours d’un immense bonheur. Joseph dormait encore, il fallait se dépêcher maintenant.

Lyon, 4 rue Laurencin, le 10 septembre 1868

Mon Cher Claude,

Je suis navrée d’apprendre les soucis de santé de ton “petit” Joseph. J’espère qu’il se remettra bien vite et que ce n’est pas cette satanée rougeole. La semaine dernière Juliette a perdu une enfant de trois ans. Emportée en cinq jours par une pneumonie, suite d’une rougeole. La mère était malade elle-même. J’ai assisté à des désespoirs profonds, dont j’avais ma part, et j’ai monté une fois de plus la côte de ce nouveau cimetière où j’en ai déjà tant mis. Mais je crois que Joseph est un homme bien vaillant maintenant, et il va sans doute bien vite revenir t’aider.

Dernièrement, j’ai essayé de me souvenir quand François et Joseph jouaient ensemble, main dans la main. Les deux cousins, on avait du mal à les séparer le soir, tu te rappelles ? Mes souvenirs sont flous, mais ils sont heureux. J’essaye de m’en rappeler parce que j’ai une grande annonce à te faire.

Il va se marier.

Je suis si émue qu’il puisse vivre ce moment dont on m’a toujours privé, tu sais. Et j’aimerais que tu partages ce bonheur avec moi, ferais-tu le déplacement jusqu’à Lyon ? Il va se marier dans ce nouveau quartier, le troisième. Un ancien village que Lyon vient d’engloutir, je ne savais pas que c’était possible. Mais ici, tout semble possible.

J’espère que tu connaitras ce bonheur bientôt. Joseph fréquente-t-il toujours la plus jeune fille du boulanger ? Peut-être va-t-il bientôt se marier avec. Je te le souhaite en tout cas.

On ne se dit pas toujours ces choses là, Claude, mais je dois te dire que je t’aime. Je te laisse, et j’attends de tes nouvelles avec impatience. Embrasse bien Joseph pour moi.

Anne.

J’époussetais machinalement le nouveau veston de Joseph en même temps que j’essayais de faire un nœud qui ne fasse pas plus pencher ma cravate vers la droite. Le soleil se levait à peine, mais le quai était déjà plein de vie. Soudain, un cheminot pressa le pas et siffla plusieurs coups d’affilée. Le train de 6h12 allait arriver.

Villefranche, 23 rue de Thizy, le 22 septembre 1868

Ma chère Anne,

Quel bonheur d’apprendre cette nouvelle. Je partirai en train, j’ai déjà regardé les horaires du PLM hier soir, après avoir reçu ta lettre. Il faudra bien que tu me dises le jour du mariage, que je réserve les tickets nécessaires.

Joseph était ravi d’apprendre la nouvelle également, il m’a fait part de son désir de venir au mariage de son cousin. Hélas non, il ne fréquente plus personne actuellement. Il semble ne pas s’y intéresser, ce que je ne comprends pas. La pauvre fille semblait bien triste de la fin de cette amourette, mais je suis sûr qu’il trouvera son bonheur. Heureusement, son père ne me fait pas payer plus cher sa baguette.

Claudine a ressorti mon vieux costume, il est un peu râpé mais il fera l’affaire, j’espère qu’il te conviendra.

Je t’embrasse affectueusement, je suis si heureux pour toi,

Claude.

PS : Joseph va mieux maintenant, sans doute une mauvais toux sans gravité, mais certainement pas une pneumonie. Heureusement d’ailleurs.

Je n’avais pas revu Anne depuis plusieurs années. Son regard, désormais cerné de ride, restait vif et chaleureux. Son sourire, autrefois timide, était aujourd’hui large et sincère et ses cheveux gris bien peignés, relevés en chignon, rendaient son visage plus doux que dans mes souvenirs. Seules ses mains trahissaient la solitude de la vie lyonnaise, la rigueur de l’Yzeron, le charron du quatrième et le petit sourire abandonné à la Charité.

Elle me servit un café.

Lyon, 4 rue Laurencin, le 4 octobre 1868

Mon cher Claude,

Je commençais à m’inquiéter pour Joseph. Ta bonne lettre, heureusement, est venue hier me rassurer. Le mariage aura lieu le 12 novembre, c’est un jeudi. Il aura lieu le matin, vers onze heures, nous a-t-on dit. Si tu arrives tôt, le mieux est que tu descendes à Perrache et que tu me rejoignes rue Laurencin, ce n’est pas très loin. Vous pourrez faire le chemin à pied et découvrir avant les autres le futur marié.

J’ai hâte de te revoir, mon Claude, et je suis sûr que tu seras très beau dans ton costume “râpé”.

Anne

Lentement, je relus les signatures. Anne avait soigné son écriture. C’était bien plus joli que d’ordinaire. Je pris le stylo, je devais m’appliquer pour faire au moins aussi bien. Je commençais à former le C quand la plume accrocha le papier, se bloqua et se plia dangereusement. Dans un geste d’urgence, je continuais la formation des lettres, mais l’encre venait à manquer. Il fallait que ça m’arrive à moi, à ce moment là. Le B ne ressemblait à rien, je me retournais vers Anne, elle souriait. Je transpirais. Je finis d’écrire “ècle” avec une pointe d’agacement. C’était une catastrophe.

Mais c’était le plus beau jour de sa vie.

Signature de Claude Denis Bècle en 1868

 

Claude, le narrateur, est né en 1817 à Neublans. Il a quitté son village natal en 1845 pour s’installer à Villefranche-sur-Saône et devenir teinturier. Rapidement, il se lancera dans le négoce de vin avant de faire faillite en 1877, finissant sa vie comme marchand de charbon. Je suppose qu’il a toujours gardé de nombreux liens avec sa soeur, étant témoin du mariage de son neveu, François, en 1868.

Anne, sa sœur, est née en 1819 à Neublans. Comme de nombreuses jeunes filles, elle quitte sa campagne pour s’installer à la ville, rêvant d’une vie meilleure. Malheureusement, son destin sera plus compliqué, abandonnant une fille, Joséphine, en 1846 et un garçon, François, l’année suivante. Elle récupérera ce dernier trois ans plus tard pour finalement réussir à l’élever, assistant à son mariage en 1868. Elle a par contre perdu tout lien avec Joséphine, son aînée.

Cet article a été rédigé dans le cadre du #RDVAncestral, un projet d’écriture, ouvert à tous, qui mêle littérature et généalogie. En savoir plus.